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Aout

Aout est le premier mois où l’on perçoit sans pouvoir l’éviter, le raccourcissement des jours. Enfant déjà, il me forçait à compter les jours jusqu’à la fin des vacances. Je ne nous vois avec ma mère, près de cette fenêtre (celle de la chambre des parents) écrire une lettre à ma grand mère de retour chez elle pour quelques semaines. Il y avait sa fête et son anniversaire et nos lettre étaient à peu près quotidiennes.

A Bordeaux, elle se tenait près de la vitre du premier salon, son ouvrage en mains comme au siècle précédent. Elle était la première à entendre le déclic de la porte que les policiers dans la conciergerie, déclenchaient. Chaban, un jour, la voyant à son poste, s’était précipité pour la saluer et en avait profité pour lui dire tout le bien qu’il pensait de sa fille. Avec son bon sens de paysanne éclairée et avait ensuite déclaré « il est quand meme fort, il a trouvé le seul compliment qu’il m’était possible de croire ». Chaban, en effet, était fort pour plaire… A moi, il avait prédit « toi, petite, tu feras de la politique… ». Je pense vraiment qu’il considérait que c’était une belle prédiction et un grand compliment, de faire un jour « comme lui ».

Je ramasse à la fourchette, les quelques souvenirs qui trainent par là. Quand le futur se tait, quoi d’autre pour remplir le silence intérieur que les bribes de passé qui trainent par là. Les fenêtres sont toujours un utile repère. Le soleil sur les parquets de saint Laurent quand l’après midi avançait, les verres colorés qui s’allumaient au matin dans ma chambre et si l’on ouvrait la fenêtre le bruit des oiseaux presque aussi intense que dans ma chambre d’aujourd’hui à Bordeaux.

Des bruits de raquettes en ce moment sur la plage privée de soleil et l’inlassable bruit des vagues. Cela aussi, intemporel, lié à cette maison. Je me raconte souvent qu’il était exactement semblable aux oreilles de Montaigne quand il chevauchait les dunes aux confins de son Aquitaine. On ne finit jamais de se raconter des histoires…

Si ce n’est le fond, il n’est pas loin

gris du temps, vide du cerveau, si ce n’est pas le fond du trou, ce n’est pas loin. Le gérontopole m’a fait vieillir de dix ans, ce qui est quand meme un comble, en tout cas l’expérience de ce que peut être une entreprise de dévalorisation de la part d’une âpre au gain et au pouvoir, puis d’un Président au comble de sa satisfaction de lui même.

Partir ou tenir, et pour les deux, à quel prix ? K voit mon avenir dans le trio ménage, repassage, cuisine et, seule évasion, jardinage. J’ai du mal. Mon changement de genou approche, je ne vois pas d’éclaircie. Trop de tweets (ou plutôt trop de tentatives de tweets qui ont du sens), pas d’écriture vraie, pas d’espoir ni de chance en vue.

Que faire de mon âge, de ce que j’ai appris à son sujet, de ce qu’il me fait maintenant apprendre de l’intérieur ? La société ne donne guère de chances aux âgés. Seules, la politique et l’écriture ne connaissent pas de barrière officielle, ou en tout cas moins hautes qu’à peu près toutes les autres activités.

Le cerveau est un muscle

Bien sûr, il s’agit d’une image mais je la trouve parfaitement stimulante. Je n’ai cependant pas fait 40 ans de médecine, pour ne pas savoir que ce gros paquet gras, visqueux et fragile qu’est le cerveau n’a rien à voir avec les fibres musculaires. Mais, le malin, il se comporte comme lui : plus il est entrainé, mieux il fonctionne et surtout plus durablement.

On sait déjà, après l’étude des grandes cohortes populationnelles issues de l’Université de Bordeaux, que le fait d’avoir fait des études prolongées puis exercé des métiers à forte composante intellectuelle, retarde l’apparition des signes de la maladie d’Alzheimer chez la femme. Pourquoi chez la femme, parce que la comparaison a pu être faite à partir des « Boomeuses », génération qui a été à l’origine d’une explosion scolaire et universitaire, puis de l’exercice de pratiquement tous les métiers qui étaient jusqu’alors réservé aux hommes. Nous n’avons ainsi pas seulement gagné notre indépendance financière mais plusieurs années de répit en face du déclin cérébral.

L’affaire n’est pas légère. Certes, une étude récemment publiée montre la pratique de jeux mobilisant le cerveau peut retarder elle aussi la maladie d’Alzheimer de cinq années. Une autre montre qu’il y a une corrélation entre l’état cérébral à la retraite et l’âge de départ dans cette même retraite (on ne parle pas ici des métiers à forte pénibilité corporelle). 

Question d’une force incroyable, qu’il convient d’analyser davantage. On sait par exemple, que la première année après la cessation d’activité est souvent cause de dépression et, par ailleurs, que la dépression fait souvent partie des signes avant-coureurs (voire moniteurs) du déclin cérébral.

Oui, je crains pour ma part, que nous soyons complètement à côté de la plaque dans nos politiques de prévention du vieillissement. Ce billet n’a aucune prétention scientifique (je pourrais cependant donner la référence des études scientifiques citées et de bien d’autres). Il s’agit ici seulement d’inciter à la réflexion.

Le cerveau est un muscle dans ce sens que s’il n’est pas entrainé, s’il ne se heurte pas à des problèmes, à des efforts de concentration, il s’étiole, il réagit moins bien et moins vite. J’ose une comparaison assez enfantine contrairement à la pile Wonder, le cerveau ne s’use que si on ne s’en sert pas assez. 

Quelques grands écrivains*, philosophes, penseurs, n’ont-ils vécu longtemps que parce qu’ils ont eu la chance de ne pas rencontrer des maladies mortelles ? D’autres, comme Clemenceau, que parce qu’ils n’ont cessé de combattre contre l’adversité ? Je suis persuadée au contraire, et c’est plutôt encourageant, que l’effort est bénéfique à condition qu’il soit choisi.

*Hugo, Tolstoï, sont les exemples les plus cités. Accordons à l’un comme à l’autre qu’ils n’ont pas mobilisés que leur cerveau et que leur vitalité concernait leur organisme tout entier.

Merci de ce moment, Brigitte

Je lis avec émotion le livre de Brigitte Ayrault « Un chemin de femme ». Avec émotion parce que j’ai eu la chance de la connaître et de travailler avec elle ; la chance aussi de faire partie du Gouvernement de Jean Marc Ayrault, Premier Ministre de 20012 à 2014. Deux années qui furent importantes, pour bien sûr, mais aussi pour moi, importantes et heureuses, dans une atmosphère de travail toujours positive avec le Premier Ministre et son cabinet et, plus proche, avec mon équipe ministérielle, unanimement transformée en « gang » de militants de l’âge et de la transition démographique.

Son livre ressemble à Brigitte : sérieux, précis, parfaitement écrit, totalement dépourvu de portraits assassins comme de révélations de coulisses (amateurs de scandales, s’abstenir absolument) ; il est vrai et naturel, comme elle l’est aussi, mais toujours à la hauteur de la fonction d’épouse du second personnage de l’Etat qu’elle fut pendant deux années. Pour autant, il n’est pas lisse et pour qui saura le lire, révèle les contrariètés, les regrets, d’une vraie femme politique, engagée très tôt et engagée toujours.

Pendant ces deux années ministérielles, nous avons essayé d’aborder les questions cruciales liées à l’âge, des EHPAD à la « siver économie ». Dans le groupe de tête de ces questions, celle de l’isolement social des âgés et pour cela nous avons lancé une « MObilisation NAtionale contre L’ISolement des Agés » que la structure des mots fit évoluer en « MoNaLisA ». MonaLisa prit d’abord la forme d’une association (elle l’est toujours) mais était appelée à devenir une politique publique si le temps nous en avait été donné. De nombreux associations furent engagées de même que des structures publiques comme l’Union des CCAS. Je proposai alors de demander à l’épouse du Premier Ministre d’être l’ambassadrice de cette mobilisation. Bien que jusqu’alors principalement engagée auprès des jeunes, elle accepta.

Nous firent donc ensemble des déplacements nombreux et variés, service civique, grandes firmes d’informatique, lieux culturels ouverts spécialement à des âgés isolés, tout fut l’occasion d’embaucher des acteurs très différents dans cette mobilisation nationale. Les jeunes diraient « que du bonheur » et en effet ce fut le cas.

Je ne raconterai qu’un de ces déplacements, auprès d’âgés (majoritairement des femmes) dont la vie s’était presque exclusivement déroulée en milieu minier. Accompagnés chacune de « leur » jeune du service civique, elles ont témoigné du rôle essentiel qu’ils avaient désormais dans leur vie et, tous ensemble, nous avons visité le musée de Laens, récemment inauguré et dont la ville de s’enorgueillissait avec raison.

Moment exceptionnel que Brigitte transforma en aventure en invitant les participants à déjeuner à l’Hôtel Matignon. Ce qui fut dit fut fait et un petit autobus débarqua quelques semaines plus tard dans ce lieu prestigieux. 

Visite du palais et du jardin, déjeuner détendu sans formalités, ni familiarités excessives, où les langues se délièrent. Je crois me souvenir qu’aucun des convives de n’avait précédemment visité Paris mais tout le monde se sentait à l’aise autour de la « Première Ministre ».

Brigitte évoque ce souvenir et notre émotion commune devant les simples témoignages d’une vie laborieuse mais fière.  j’y ajoute une phrase qu’elle n’a pas entendu. En rejoignant le bus du départ, une des visiteuses se retourna vers la façade de l’admirable hôtel Matignon, puis vers moi avec ces mots

– « On peut pas dire, mais c’est quand même beau Paris ».

Merci, Brigitte, pour ce moment …

Mauriac

Retour comme à peu près chaque été au « Bloc notes » de Mauriac*, hélas dans une édition de poche où la petite taille des caractères fait de la densité du texte une peine. Dans les années 65-67, il parle déjà souvent de la vieillesse mais toujours aussi du curieux dialogue entre écriture et politique :  » Je prendrai la politique et je la baptiserai littérature, elle le deviendra aussitôt »..

Heureux homme, non, mais d’une densité de pensée, même dans ses écrits journalistiques, que je ne crois atteinte aujourd’hui par personne. L’époque y est-elle pour quelque chose ? Sans doute : pas de querelle philosophique, ni littéraire dont j’ai la moindre connaissance. Pas non plus de querelle politique que l’on puisse baptiser de « littéraire » malgré quelques tentatives du Président de la République.

Post Scriptum. La technique, elle aussi, y est pour quelque chose. Voulant écrire directement dans ce blog, lui même d’une actualité dépassée, j’ai perdu en chemin la fluidité qu’aurait eu le stylo et le papier. Les manoeuvres, même minimes, coupent le fil et quelquefois le texte lui même. Un ultime paragraphe l’a expérimenté à ses dépens. Et pourtant je continue à faire semblant d’être un digital native…

  • Publié alors régulièrement dans « le Figaro Littéraire »

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