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Le grand âge à l’épreuve du covid

La crise du Covid_19 est un drame pour tout le secteur de l’âge et d’abord pour les âgés eux-mêmes, en première ligne du risque mortel de l’épidémie.

Les Ehpad et leurs équipes en souffrent le plus douloureusement. Rassemblant 1% de la population française, ils assument 50% des décès dus au Covid que celui-ci ait lieu au sein de l’Ehpad ou après transfert à l’hôpital. On image la douleur des résidents découvrant qu’en quelques jours plusieurs de leurs compagnons sont « partis » et la charge morale du personnel qui accompagne ces décès ou ces transferts en urgence.

D’un mal aussi lourd, il va falloir pourtant tirer une part de bien : des enseignements ou des mises en garde sur des failles que nous devrons combler.

La première est l’insuffisante présence de médecins et d’infirmiers dans les établissements. La loi ASV préconise que tout Ehpad doit être en lien avec un service ou un réseau de soins palliatifs. Il faut exiger que ce soit appliqué et utilisé.

L’absence d’infirmière, en particulier la nuit expose à un danger : qui peut au cœur de la nuit, en face d’un résident dont l’état s’aggrave (et, en particulier, qui s’étouffe) décider ou non de le transférer en service d’urgence ? C’est souvent le choix qui est fait et l’on sait que dans de nombreux cas la mort survient dès les premières 24 heures en service de réanimation, ceci sans l’appui, ni la présence d’une personne familière.

Les Ehpad de petite taille et proches les unes des autres doivent pouvoir mutualiser cette présence infirmière la nuit. De même, un médecin « de garde » doit pouvoir être appelé ; soit au mieux par un tour de rôle entre les médecins traitants des résidents soit, dans les villes, par SOS médecin. 

Le jour, les jours de présence d’un médecin coordinateur doivent être mesurés à l’aune du nombre de lits. Réflexion doit être faite sur sa participation au tour de garde.

Concernant la charge morale des équipes, y compris hors épidémie, un accompagnement psychologique doit être institué selon des modalités à mesurer selon le nombre de personnel. Globalement l’ensemble de ces directives doit tenir compte du Gir moyen de l’établissement. Ajoutons qu’à l’issue de la crise ce soutien sera très nécessaire.

Les Ehpad ne doivent plus être ce dernier domicile dont on ne ressort plus et, quand cela est possible et nécessaire, un retour au domicile de la famille doit être possible, bien évidemment si famille et résident le veulent et le peuvent. Cette possibilité de « sortie temporaire » doit tenir compte de ce qui la rend souhaitable et/ou nécessaire. Le Covid est pour cela un cas d’école. Au risque contagieux majeur s’est ajouté rapidement le poids de l’isolement individuel. Combien de familles se sont-elles vues proposer ce retour à domicile, sans frais particuliers pour elles et avec l’assurance d’un retour ? À ma proposition que ce soit systématique à la condition de tests négatifs de part et d’autre (famille et résidents), je me suis vue opposer le manque à gagner des établissements qui n’auraient pas perçu de frais de séjour. J’assume le cynisme de ma réponse : un résident mort ne paye pas non plus de frais de séjour. En cette période, ils ont souvent été nombreux.

 L’Ehpad de demain doit pouvoir assurer des accueils temporaires comme des sorties temporaires et jouer ainsi son rôle de centre de ressources en même temps qu’abandonner définitivement son image de lieu où l’on meurt. J’ai pleinement conscience que l’application de tout cela doit être réfléchie, les sorties doivent en particulier avoir l’assentiment du médecin traitant et la famille doit témoigner de conditions satisfaisantes de l’accueil.  

La nécessité d’un « pouvoir sortir » s’inscrit dans ce que l’on appelle de manière un peu pompeuse « la transition domiciliaire ». La frontière entre l’établissement et le domicile doit être autant que possible perméabilisée, en particulier pour que lors la première admission se fasse en territoire connu. Tout cela s’inscrit dans l’objectif de faire des EHPAD un centre de ressources pour le territoire avoisinant. Il n’est pas question ici d’en envisager tous les aspects mais seulement ceux que la crise

Le taux d’encadrement dans les Ehpad doit être amélioré et pour assurer la possibilité de recrutement les salaires doivent être améliorés et les progressions de carrières être incitatives avec en particulier une perméabilisation selon les acquis de l’expérience du secteur de l’aide à celui du soin. Ce taux d’encadrement sera pris en compte dans la labellisation dont je propose qu’elle comporte la définition de 3 classes selon des critères précis dont le taux et le type d’encadrement font partie. Le prix de séjour sera ainsi plus facile à comprendre et à assumer.

A l’issue de la crise, la mortalité dans les Ehpad doit être analysée, entre autres, en fonction de ce taux d’encadrement et en analysant la composition des équipes. Un point particulier est celui des animateurs que l’on doit considérer comme du personnel de prévention et qui ne doit pas relever du tarif d’hébergement où il joue souvent le rôle de variable d’ajustement. Un autre élément d’analyse sera le mode de gestion des établissements (publics, associatifs, commerciaux) afin de déterminer si les pratiques sont différentes et quelles sont les bonnes ou les mauvaises pratiques ayant pu interférer sur le nombre de cas avérés et le nombre de décès.

Plus profondément, le vécu sociologique de la crise, le retard à la publication des chiffres de contamination/mortalité en Ehpad et l’insuffisance d’équipements de protection dans ces lieux où les risques étaient les plus élevés constituent des alertes négatives sur la place que nous réservons aux âgés. L’absence de parole officielle à leur adresse autre qu’une annonce maladroite de confinement selon l’âge va dans le même sens : la place que nous leur faisons, y compris dans des circonstances dont ils sont les premières victimes, n’est pas digne d’une société avancée.

(tribune pour les « états généraux du grand âge »)

Covid_19 : le loup dans la bergerie des Ehpad

Je suis dans une grande inquiétude de la situation dans les Ehpad. Aucune épidémie n’a une létalité aussi fortement dépendante de l’âge. Elle culmine bien sûr dans les établissements d’accueil du grand âge et dans les services de gériatrie dont on oublie trop souvent de parler.
Si le covid_19 entre dans ces milieux, tel le loup dans la bergerie, il provoque de manière certaine des dégâts majeurs. 

Tout y concourt : l’âge moyen très avancé (87,5 ans au plan national), la vie collective et le nombre insuffisant des équipes de soin et de soutien. Le contact entre ces soignants et les grands âgés est très intense, en particulier à l’occasion des toilettes. La protection, c’est à dire le port de masques, de combinaisons complètes et de charlottes n’est pas toujours réalisable du fait du manque de matériel, ce qui est en voie d’amélioration, cependant bien tardive. 

Autre élément d’inquiétude, et pas le moindre : les difficultés du confinement, spécialement quand il s’agit de malades d’Alzheimer dont on sait qu’ils ont une large propension à déambuler dans l’établissement. Je viens d’interroger le Ministère de la santé sur l’application des consignes d’isolement individuel pour ces patients. Pour ma part, je crois qu’il n’est envisageable que de confiner les unités Alzheimer en elles-mêmes, éventuellement après les avoir fractionnées si elles correspondent à un nombre important de malades. Le Conseil National d’Ethique a été interrogé et le Ministre ne donnera de directives précises qu’après avoir reçu son avis.

J’ai proposé dans les différents médias qui m’ont interrogée, que chaque fois que possible, les familles prennent au domicile « leur » grand âgé, après que celui-ci a été testé négatif et en l’absence de signes de maladie dans la famille. Cette solution pourrait être la meilleure parce qu’elle soustrait le grand âgé au chaudron de contamination que peut constituer un Ehpad et soulage le personnel, déjà rudement mis à l’épreuve. On comprend facilement cependant qu’elle dépend des capacités du domicile et de l’état cognitif et physique du grand âgé.

Les statistiques de mortalité dans les Ehpad tardent à être rendues publiques, ce qui augmente encore mon inquiétude. Il est difficile en effet de mesurer en temps réel le nombre de morts au domicile, ça l’est un peu moins dans les établissements spécialisés qui ont l’habitude de communiquer leurs données aux agences régionales de santé. 

Dans tous les cas, cette crise aigüe une fois passée, amènera à s’interroger sur le modèle des Ehpad et de manière plus générale sur l’accompagnement du très grand âge par nos sociétés.

SocialEcologie

Je n’ai jamais quitté le Parti Socialiste dans les aléas de ces dernières années, non par tragique fidélité, mais parce que je pense qu’il constitue le point d’équilibre de nos sociétés démocratiques et le versant fort de la SocialEcologie. Je pourrais l’exprimer autrement : dans ce couple obligé, le socialisme représente le versant « développement durable » (éducation, santé, égalité…) et l’Ecologie, celui de l’environnement.

Le premier tour des élections municipales, certes dans un climat particulier du fait de l’épidémie en cours, commence de le démontrer : dans de nombreux territoires, le parti socialiste « se remplume », selon l’expression familière mais juste d’un journaliste du quotidien « Sud Ouest ». On est loin des gémonies qui lui étaient promises il y a quelques mois.

La démographie vient aussi appuyer ma thèse qui n’en est d’ailleurs pas une : elle est plutôt une perception, presque un sentiment, mais l’une comme l’autre ne son pas mauvais conseillers. En 2050 nous serons dix milliards sur terre, soit 4 fois plus que quand je suis née, ce qui ne remonte quand même pas à Duguesclin. Une multiplication par 4 en un siècle placera en tête de toutes les préoccupations, de toutes les aspirations, la question sociale ; d’autant que les naissances les plus nombreuses ont lieu aujourd’hui, et demain plus encore, dans les pays les moins riches, sous réserve qu’ils bénéficient d’un contexte sanitaire minimal.

Ce n’est pas faire injure à l’écologie : les deux enjeux ont désormais partie liée. Pas de santé, ni de survie sans défense de l’environnement. Pas d’équilibre social sans des conditions de vie propices.

Nous les retrouverons au deuxième tour des élections municipales, repoussé, opportunément et nécessairement, au 21 juin 2020. Voyons-y un bon signe : ce sera le jour le plus long relativement à la nuit et le premier de l’été.

Les femmes de 68

Les femmes de 68, appelons-les ainsi, étaient des combattantes pas des délatrices. Je range sous ce nom les très jeunes femmes du baby-boom et leurs prédécesseurEs, féministes actives plaidant pour une cause, c’est à dire pour toutes.

C’est peu dire que j’ai été interrogée par l’« affaire Matzneff », et avant elle par l’affaire Polanski et l’affaire Haenel, la dernière étant la seule à porter le nom de la femme qui l’a portée. Quand en 1971 a été publié le manifeste pour le droit à l’avortement, 343 femmes dont l’avocate Gisèle Halimi et de nombreuses actrices et écrivaines (Micheline Presle, Stephane Audran, Marie-France Pisier, Bernadette Lafon, Anne Wiazemski…) ont mis leur carrière en péril et risqué une condamnation pénale pour défendre un droit. Pas une qui ait eu l’idée de dénoncer l’individu coupable de les avoir engrossées, bien que, étant donné l’âge de certaines, toutes n’étaient pas majeures* à ce moment. L’hebdomadaire satyrique Charlie Hebdo fit, non sans humour, sa Une de cette question : « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste pour l’avortement ? ».

Autres temps, autres mœurs ? Les mœurs que dénoncent bien tardivement les 3 « affaires » qui font aujourd’hui l’actualité sont les mœurs d’un milieu littéraire et artistique bien éloigné de celui du temps. Alors qu’elles se produisaient à Paris ou à New York, une professeure de 35 ans, inconnue de tous, fut condamnée et se suicida pour avoir aimé son élève de 17 ans. Gabrielle Russier, Gabriel Matzneff, un même prénom qui alerte sur le fait qu’être une femme n’était pas un atout et que la permissivité ne dépassait guère une sphère étroite et, si j’ose dire, privilégiée. Les parents du jeune élève portèrent plainte, la mère de la victime de Matzneff, elle-même appartenant au cénacle littéraire, ne leva pas le petit doigt alors que l’adolescente suivait l’écrivain jusque sur les plateaux de télé.

Je redoute l’indignation tardive, voire de circonstance, quelquefois même orchestrée dans un contexte promotionnel. Je déteste le féminisme plaintif et la dénonciation individuelle, le but en toutes choses n’a de vrai sens que collectif.

• L’âge de la majorité était alors de 21 ans

Banale, la mort ?

Inquiète, très inquiète, que la banalisation de la mort ne gagne du terrain. Pourquoi cette inquiétude ? Ce pourrait être au contraire une démarche philosophique ou spirituelle, individuellement féconde. Il n’en est rien, tout simplement parce qu’on ne banalise jamais que la mort des autres, et que la banalisation du corps défunt est un pas vers celle du corps vivant. Ce que l’on pourra jeter, composter, faire radicalement disparaitre, constitue déjà une sorte d’autorisation de la violence sur le corps vivant. J’ai, marquée à tout jamais dans l’esprit, l’image d’hommes alignés auxquels on faisait creuser la fosse où on les jetterait après les avoir exécutés. Les « einsatz gruppe » avaient inventé avant l’heure l’inhumation écologique dont certains se réclament aujourd’hui.

Pourquoi cette hantise ? Parce que tout y porte : l’augmentation de la population du globe, multipliée par quatre en un siècle ; dans les pays occidentaux, l’arrivée massive des ex-baby boomers aux décennies où la mort se précipite, et la légalisation progressive du suicide assisté. Ces éléments sont d’ordre différents, mais tous incitent à « faire de la place », thème d’un roman, puis d’un film, spectaculaire « Soleil vert ».

La protection de l’environnement sera-t-elle le prétexte utile à cette banalisation ? L’écologie est souvent tentée de préférer la planète aux hommes qui l’habitent, au du moins d’oublier les uns, leur bonheur au sens bouddhiste de ce terme, et leur spiritualité . Si nous habitions sur mars, nous préoccuperions-nous de la terre ? Ayons l’honnêteté de base de dire « non » et de reconnaitre ainsi que l’environnementalisme n’a de sens que par ce qu’il environne : nous. Oui, certes, il y a la biodiversité, toutes ces espèces vivantes dont certaines sont en danger d’extinction, comme elles l’ont été de tout temps avant que l’homme apparaisse sur la terre. Protégeons-les, vivons avec elles et non contre elles, tout en reconnaissant que même en mangeant des graines et des salades, nous vivons à leurs dépens.

Alors, la mort ? Doit-elle se produire en catimini, s’expédier en vitesse, s’invisibiliser pour surtout ne pas donner à penser ? Et, plus concrètement encore, doit-elle matériellement servir à quelque chose ?

Le compostage des corps défunts (appelé « humusation » par une sorte de pudique green washing du vocabulaire) n’est-il digne que parce qu’il permettra de faire pousser des carottes quelques semaines plus tard dans un gros sac d’humus humain ? Celui-ci, aimablement remis aux familles sur simple demande. J’ai enterré par obligation un chien dans un jardin qui est maintenant le mien. Là, je n’ai jamais osé planter, mais jardiner dans « la terre de mes ancêtres » au sens littéral me paraitrait une offense, et -risquons le mot- une profanation.

Ce mot de « profanation », on l’utilise pour toute violence faite aux tombes et sépultures sans qu’elles aient obligatoirement de caractère religieux. Preuve que c’est bien la mort elle-même qui relève d’un sacré laïc. Le souvenir, les moments passés dans les cimetières ou l’instant de recueillement devant une tombe ou une urne funéraire font partie de ce sacré.

« là où il n’y a pas de lieu, il n’y a pas de rendez-vous » écrit Régis Debray. Et je crois en ces rendez-vous, aux noms et aux dates, je crois au souvenir qui creuse son chemin en ceux qui restent. Je crois au respect et au silence que les lieux de souvenir imposent.


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