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Une polémique vient de s’élever qui illustre de manière admirable la distance entre un droit et son usage. Il s’agit une fois encore, dans le sillage du 7 janvier, de la liberté d’expression, une, intangible et imprescriptible , comme la République elle-même, et de son usage, objet au contraire de précautions et de finesses.

L’objet du non-délit (car, à aucun moment, personne ne le désigne ainsi) est une manchette du « Monde » : « Juifs de France : la tentation du départ » qui a valu au quotidien une levée de boucliers de la part d’intellectuels juifs. « Boucliers » n’est le juste terme que si l’on considère que l’émotion peut à l’occasion être d’un airain suffisamment solide et c’est ici le cas. François Rachline, puis Lynn Cohen- Solal, élue parisienne, écrit ainsi en avoir ressenti « les larmes aux yeux » un « sentiment brutal d’exclusion ». Aurait-on écrit « Chrétiens de France », personne n’aurait sourcillé. Les mots ne sont pas seulement des mots : chacun d’eux, comme les humains, peut s’avancer chargé d’histoire et de blessures.

Point n’est besoin de dire d’où vient la blessure, pas davantage de la discuter. Que fallait-il écrire : « Français de confession juive » (même pour « le Monde », la manchette serait un peu large), « Français juifs ».. Je ne suis pas sûre que pour un titre barrant la une, une seule expression eût été libre de ressentis, de sentiments, voire de ressentiments .

Alors faut-il peser chaque mot avant d’écrire ? Au moins faut-il savoir que chaque mot a un poids et que si dans la simple conversation sa tendance naturelle est de se diluer dans l’air, l’écrit au contraire l’imprime quelquefois au plus profond.

Dans la même livraison du même journal, un papier qui n’ira pas non plus sans réactions s’inquiète de la distance entre l’arabe écrit et enseigné, celui du Coran, et les arabes parlés, amenant à la situation assez tragique que peu, fûssent-ils très talentueux et promis dans un autre contexte à un destin d’écrivain, peuvent exprimer par écrit les mille facettes de leur expérience humaine. « Pas de liberté de penser sans liberté de s’exprimer », les voilà donc murés dans un accès, limité et contraint à l’expression écrite, pourtant ô combien plus durable et surtout, génératrice de mise en ordre et d’approfondissement  de la pensée.

Un troisième papier (non disponible en ligne)  de la même livraison de ce même journal « boucle la boucle » si l’on peut dire. Le pédagogue Philippe Meirieu y pose comme une priorité et une urgence l’accès des écoliers au langage écrit. « L’écrit en tant que communication différée, argumentaire construit (..) soutient l’apprentissage de la pensée, s’oppose à « l’immédiateté de la pulsion consommatoire » et .. développe la liberté.

Un journal, quelques pages de papier dont tant son privés. Et même si, à l’instar des cardinaux de Constantinople qui demeurèrent sans choix entre l’usage d « esprit saint » et celui de « saint esprit »,  nous demeurons sans franche réponse entre « Français juifs » au lieu de « Juifs français »,  au moins avons nous cette chance de disposer des matériaux du débat et de la liberté d’en faire usage.

 

 

Comments 9 comments

  1. 25/01/2015 at 17:59 Michèle Delaunay

    Ce papier n’était pas facile à écrire (ça se sent). A la fois parce que rien dans mon expression ne puisse blesser mais aussi parce que le lien entre les 3 papiers du Monde, qui m’avait frappé, n’était évidemment pas facilement visible pour ceux qui n’avaient pas eu entre les mains cette livraison du journal.
    Pour moi le titre « juifs de France » est le bon, car c’est le premier mot qui est décisif dans cette tentation du départ, de l’allya. Mais plus important encore est qu’il ait pu choquer, et plus important encore, encore, que cette émotion née d’un mot nous donne à réfléchir.

  2. 26/01/2015 at 09:56 Colette Boulard

    Très juste mais comment redonner aux écoliers un bon usage de la langue écrite quand tout, dans la société actuelle, va à contresens ? J’enfonce une porte ouverte, mais tant pis : des bribes de texte souvent écrits en phonétique dans la vie quotidienne jusqu’aux fautes de français dans les médias, en passant par les mauvais jeux de mots franglais du commerce et de la consommation, comment s’y retrouver ? Ce ne sont pas des écoliers qui mettent des commentaires peu compréhensibles sous les articles de Sud-Ouest, ou de l’Express, mais leurs parents ou grands-parents !

    Récemment, quelqu’un pestait auprès de moi à propos de tous les anglicismes qui fleurissaient dans les rues de Bordeaux, témoin selon lui d’une ville qui s’imprégnait de culture libérale américaine. Deux jours plus tard était distribué place Gambetta un journal publicitaire pour une marque de jeans. Ahurissant : trois ou quatre mots par « phrase » étaient « anglais », rendant le tout totalement illisible mais donnant sans doute aux potentielles clientes cérébralement dévitalisées l’impression d’être membre du club dont il faut faire partie. J’ai failli garder le journal pour le transmettre à mon interlocuteur : le virus n’était pas bordelais, mais bien plus largement répandu. Et devait être vendeur, puisqu’on voit la même chose ailleurs. C’est grave, docteur ? Oui, je crois, lobotomisation en cours.

    De manière à la fois triste mais aussi ponctuellement réjouissante, un matin d’automne en attendant le bus, j’ai assisté à une âpre discussion entre deux personnes. Toutes deux étaient je crois d’origine marocaine : une dame disait à une autre qu’elle était très déçue, et pas contente du tout, car les cours d’arabe dispensés à sa fille au collège du Grand Parc correspondaient à l’arabe « du Caire », pas celui de la famille, aucune aide ne pouvant alors être apportée le soir à l’adolescente. Cet arabe ne servait à rien. Très poliment, un monsieur nettement plus âgé est intervenu, rectifiant les propos et signalant très courtoisement à la maman qu’il s’agissait bien de la même langue, mais écrite, littéraire, alors que cette dame avait une pratique quotidienne de la langue parlée. Une discussion s’en est suivie, riche, tant par les explications données, que par l’élégance et la sensibilité de l’homme qui essayait de faire comprendre la réalité à son interlocutrice tout en la ménageant. Il ne voulait pas la vexer, encore moins l’humilier en lui pointant sa méconnaissance de l’arabe écrit. A un moment donné, la dame s’est excusée auprès des témoins de la scène : elle était obligée de parler un peu en arabe pour s’expliquer avec le monsieur. S’ensuivit un échange grammatical. Les excuses présentées par la femme étaient elle aussi très respectueuses des personnes présentes. L’homme n’a pas pu convaincre la dame, restée persuadée qu’on enseignait un arabe inadapté aux enfants de familles originaires du Maghreb. L’échange était cependant passionnant à écouter.

  3. 26/01/2015 at 11:33 alphonse

    Dommage de ne pas laisser le dernier mot à Colette Boulard…mais c’est pour la plussoyer (est-ce français?!)…

    Quel délice, ce plaidoyer pour LE français, c’est un belge qui vous le dit..!
    Enfin, plaidoyer….c’est plutôt coup de gueule qu’on dit maintenant.

    Mais alors….cet échange sur l’arabe du Caire et celui du Maroc…!
    C’est comme les différences entre l’andalou, ou la catalan, et le castillan..!
    C’est tout de même autre chose (belgicisme!) qu’entre le français et le flamand (wallonicisme, car c’est le néerlandais que parlent les flamands -enfin, le leur!-).

    Notez que ces divergences « sémantiques du parler » (??!) font partie des joies du vivre ensemble que n’intéressent visiblement pas les radicalisés de diverses espèces.

  4. 29/01/2015 at 12:26 alphonse

    Mais…pour en revenir au FOND de ce sujet…la fuite des juifs de France en Egypte, quoi, ou presque…il y a quelque chose de pas sérieux dans tout cela, je trouve, actuellement.
    Et tant dans la « montée » de l’antisémitisme…que dans l’invitation lancée par Netanyahou aux Juifs français à venir rejoindre les descendants d’Exodus en « Terre Sainte »…

    Ne serait-il pas temps de (re)lire quelques bonnes pages de ce philologue devenu philosophe, allemand certes, « penseur à coups de marteau »mais qui se moquait de lui-même à ne pas être resté tout-à-fait « indemne » de « ces légers brouillards passagers qui obscurcissent l’esprit et la conscience des allemands », bref de ce « teutonisme » qui déjà fin des années 1880 lui faisait traiter de la « question juive » avec une clairvoyance quasi prophétique.

    « jamais vu un seul allemand qui aimât les Juifs »…. »les esprits prudents et positifs ont beau répudier catégoriquement l’antisémitisme…cette prudence, cette politique (en Allemagne, donc, ndlr) ne s’appliquent pas au sentiment lui-même… »…. » que l’Allemagne ait largement assez de Juifs, que l’estomac allemand, le sang allemand ait du mal et pour longtemps encore, à s’assimiler cette faible dose de Juifs, alors que Français, Anglais, Italiens en sont venus à bout par suite d’un système digestif plus vigoureux…. »

    « Or les Juifs sont sans doute la race la plus vigoureuse, la plus résistante, la plus pure qu’il y ait actuellement en Europe; il savent s’imposer même das les pires conditions…grâce surtout à une foi obstinée qui n’a pas à rougir en présence des « idées modernes »….!!!(ndlr)…Tout penseur qui se sent responsable de l’avenir de l’Europe devra…compter avec les Juifs et avec les Russes… »

    « Ce qu’on appelle aujourd’hui (1886!) en Europe une nation…est en tout cas une réalité non encore fixée, jeune, très mobile; ce n’est pas encore une race…ces soit-disant nations devraient se garder soigneusement de toute concurrence et de toute hostilité inconsidérée.
    Il est évident que les Juifs, s’ils le voulaient ou si on les y obligeait, comme semblent vouloir le faire les antisémites, pourraient avoir….littéralement la mainmise sur l’Europe entière; il est clair aussi qu’ils n’y visent pas et ne font pas de projets en ce sens. Pour le moment, ce qu’ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c’est de se laisser absorber et dissoudre dans l’Europe et par l’Europe. »
    ….!!!…

    Quel « chemin » parcouru, depuis ces lignes….!
    Et je me demande si ce n’est pas celui du recul de l’intelligence, tant du côté des Européens (et existent-Ils davantage depuis lors?!) que du côté des Juifs…..ou des Russes…..ou des Arabes….dont Nietzsche parlait moins (c’est lui bien sûr qui écrivait cela!
    « Par delà le Bien et le Mal », n° 251…entre autres…)….

    Petite opinion: ce recul général de l’intelligence du vivre ensemble, parallèle aux avancées scientifiques et surtout technologiques du XXème siècle ne serait-il pas dû aux saignées des deux Mondiales franco-allemandes au départ, – dont la loi anti-Juifs de Pétain dans la crainte de voir les « emplois » français occupés par eux fut une entreprise purement française (ou belge, hein!) dans sa conception, bien intégrée à la solution finale allemande dans son exécution…
    Mais donc, finalement saignée dans l’intelligentia juive également.

    Après….Marx en lui-même,….puis un Jaurès en France….où retrouver en Europe (Nietzsche démolissait allègement les Anglais au N°252/253, même Darwin…partie de « l’esprit de certains anglais- estimables mais médiocres »…!!) où retrouver jusqu’à …maintenant …ceztte Europe, seul but de Juifs à l’époque..??!

    Continuons à citer Nietsche, au n°253:
    « Ce qu’on appelle  » les idées modernes », ou les » idées du XIII° siècle » ou les « idées françaises » contre lesquelles l’esprit allemand s’est insurgé avec une répugnance profonde, étaient d’origine anglaise, cela ne fait pas de doute. Les Français ont été les singes et les comédiens de ces idées (ohlala, la caricature!!!-ndlr), et les premières et les plus complètes victimes; car l’effet sur l’âme française de cette maudite anglomanie…a été de tellement la réduire (l’âme française, donc, ndlr!) de l’émacier, qu’on a peine aujourd’hui(1886…) à se représenter ce qu’elle a été au XVI° et au XVII°, sa force profonde et passionnée, sa noblesse inventive. Mais il nous faut tenir mordicus à cet équitable jugement historique…: toute la noblesse de l’Europe dans tous les sens élévés du mot, est l’oeuvre et l’invention de la FRANCE…. »

    Où retrouver cela depuis De Gaulle….Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Jospin…..pour finir avec les deux derniers comiques… sur….Juncker……?!

  5. 29/01/2015 at 18:02 Klaus Fuchs

    nous présenter les conneries d’un Nietzsche (pas Nietsche, comme l’écrivent certains illettrés) – cela devient délirant

    • 01/02/2015 at 17:06 sylvie

      bah !  » tout ce qui ne tue pas rend plus fort  » disait il
      Vous voilà plus fort à présent !?

  6. 29/01/2015 at 19:00 alphonse

    Ah! …oui…Klaus..!…ma seconde citation du grand homme jamais égalé, sauf en trop humain, comportait une faute de frappe, je l’avoue.
    Mais si vous n’avez que ce « diagnostic » (pour moi) et cette insulte (pour lui), pour répondre sur le fond et quitter la légèreté d’expression…..il doit y avoir un déficit quelque part….

    Hier soir Arte donnait un excellent film sur l’histoire commune de Freud et de Jung, qui constataient déjà amèrement…..le manque d’intelligence « entourant » leurs recherches…..

    Des délirants aussi, sans doute…

    D’accord que j’ai commis une caricature des 2 comiques…
    Je n’aurais jamais osé en faire autant avec Jospin..!

  7. 29/01/2015 at 21:33 Louis

    Bah ! Il aurait pu aussi vous présenter les conneries de Voltaire. Au sujet des juifs, le philosophe des « lumières » avait fait très fort ! Considéré (à juste titre) comme un promoteur de l’antisémitisme racial.

  8. 30/01/2015 at 20:07 alphonse

    si vous n’aimez pas NietZsche…allez voir NIX…à Angoulême..!

    c’est tout près de chez vous!

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