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Dans son ultime livre*, à la fois écrit d’un ton familier et très poignant, Henning Mankell se raccroche à nombre de ses souvenirs. Autant d’histoires, de coups d’éclairages, sans autre lien entre eux que son regard désormais suspendu à la possibilité de la mort.

Curieuse expression que cette « possibilité de la mort ». Je n’en ai pas trouvé de plus proche de ce qu’il ressentait : à la suite d’un diagnostic de cancer pulmonaire, qu’on lui disait avec une haute probabilité incurable, cette « possibilité » que nous éloignons si bien alors qu’elle est une certitude, lui est devenue une compagnie de chaque instant.

Une des histoires auxquelles il se raccroche est celle de sa visite émerveillée à la grotte Chauvet, en Ardèche. Cette grotte, vieille de 30 000 ans, est porteuse d’une des premières manifestations identifiables de représentation artistique par l’homme.

Un homme, un seul, a décoré une série de parois de dessins d’animaux pris sur le vif, en plein mouvement. Pourquoi « un seul homme » ? Parce que cet homme a laissé sa signature en enduisant sa main de pigments et en l’appliquant sur les parois. Un doigt de cette main est tordu et c’est justement cette main qu’il a choisie pour laisser sa trace.

Cet homme, raconte Mankell, était « un peintre nomade, employé par plusieurs groupes qui se seraient côtoyés pacifiquement » car on retrouve cette main dans plusieurs grottes d’une large aire géographique. « Employé » est sans doute une conclusion hâtive. Dessinait-il pour un groupe, lui avait-on confié ce rôle ?..

On ne sait bien sûr rien, sinon deux certitudes : cet homme était un authentique artiste et il avait un doigt tordu. J’ai pensé en lisant à « l’homme à l’oreille coupée » (bien que ce fût par Van Gogh lui même) ou au visage dissymétrique de Francis Bacon, dont on retrouve, amplifiée la marque dans toute sa peinture qui est comme tordue sur elle même.

Chacun aura ses exemples. Les courtes jambes de Toulouse-Lautrec, les trois doigts de Bourjoi..  Sans eux, se seraient-ils exprimés de la même manière ? D’autres souffrances nous sont sans doute inconnues qui ont amené l’un ou l’autre à la singularité, à cultiver en eux quelque chose qu’ils n’auraient peut-être pas identifié autrement.

Mais l’on peut considérer comme un signe que le premier artiste dont nous ayons connaissance ait été porteur de cette marque indélébile et que ce soit elle qu’il ait choisie pour signature.

*Henning Mankell, sables mouvants, ed seuil

 

 

 

 

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