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J’ai une grande et longue amitié pour les crayons, ces simples et honnêtes outils de tout travail d’écriture. Ils ont la noblesse de la modestie et du faible coût et surtout, à leur actif, des années et des pages « noircies » par petits et grands, depuis des siècles. Aussi vieux que la plume métallique, solide et écologique, le crayon je l’espère n’est pas prêt de disparaître.

Cette longue amitié m’a conduite à une action que l’on ne peut vraiment qualifier de délictueuse, car son objet était mis à disposition et généreusement offert à celui que l’on invitait à s’en servir.

Sur la table du Conseil des Ministres est en effet chaque semaine déposé à la place de chacun un solide crayon en bon bois que je croyais alors venir de nos forets.

Je dois l’avouer, à chacune de ces séances, j’ai fait définitivement mien le crayon qui m’était attribué. Une manière simple et durable de compter le nombre de Conseils auxquels j’aurais l’honneur d’assister. Marque française en lettres dorées ( « Gilbert ») et gravé en plus petits caractères « BIC » : l’honneur de l’industrie française paraissait définitivement sauvé, ce qui était bien le moins puisque l’acquéreur était l’administration française et plus précisément celle de l’Elysée. Un regret cependant : la dénomination de tradition « Gilbert et Blanzy Poure » était partiellement escamotée.

Mon demi-forfait a fait école et je connais plusieurs ministres qui ont également conservé et réuni leurs crayons. Les miens siègent dans un petit vase rectangulaire en simple verre, sur le rebord de ma bibliothèque, comme s’ils étaient mis à disposition de chacun des auteurs des rayons supérieurs.

L’histoire est édifiante et pourtant elle vient de connaitre un douloureux écueil. Une équipe de télévision qui s’était installée dans les lieux m’interrogea sur ma crayonnophilie et je racontai l’histoire. La journaliste plus facétieuse que la moyenne, s’empara de l’un des crayons, l’installa sous la lampe et à son courroux comme au mien dévoila une minuscule gravure juste enfoncée dans le bois « made in China »…

Ma fierté et celle de mon bouquet de crayons en prit un coup. Imaginait-on Voltaire, installé dans le plus haut rayon, s’emparer d’un crayon fabriqué en Chine ? Pas davantage, Chateaubriand et Mauriac, installés à plus grande proximité sur les rayons du bas, n’auraient accompli ce parjure. Tous les deux pourtant ont connu et utilisé le crayon, mais ni l’un ni l’autre n’auraient accepté qu’il ne vînt pas de la forêt bretonne ou des pins des Landes.

J’avoue avoir conservé quelque rancoeur à François Hollande de n’avoir pas veillé à la nationalité des crayons élyséens. Lui-même -comme après lui Emmanuel Macron- disposait à sa place d’un crayon plus majestueux et plus volumineux : il s’agit d’un crayon à deux bouts s’ouvrant sur une mine rouge à une extrémité et une mine bleue à l’autre. Ce type de crayon a été utilisé pendant des décennies par maîtres d’école et professeurs pour souligner les fautes et annoter les cahiers de leurs élèves : il est incontestablement la marque de l’autorité.

Hélas, ce crayon présidentiel n’a jamais été mis à ma disposition pour que j’en puisse vérifier l’origine. Puisse mon histoire monter jusqu’aux grandes oreilles de l’Elysée et l’honneur de la patrie être enfin rétabli si, par une coupable faute, le crayon du Président de la République était, comme le virus, originaire de l’Empire du milieu.

Comments 1 commentaire

  1. 31/01/2021 at 19:09 Michèle Delaunay

    En réalité mon blog est aussi un peu un immense cahier de brouillon en vue, ou pas, d’un vrai livre. La période autour de mon élection en 2007 est parue sous le titre « l’éphémérité durable du blog ». Le livre contenait un CD illustrant en paroles et en images quelques épisodes racontés dans le texte.

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