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Cadet Rousselle a trois grands arbres

Comme Cadet Rousselle a 3 maisons et 3 gros chiens, j’ai quant à moi 3 gros arbres. Forts, familiers, plus hauts que leurs congénères car en coeur de ville tous leurs efforts tendent à trouver la lumière au dessus des murs et des toits. Ces trois gros arbres sont venus sans doute là par hasard, le hasard des vents ou des oiseaux qui amenèrent un jour une graine … On connaît la suite.

Ces trois gros arbres sont pour ainsi dire assez banals sous nos climats girondins : un tilleul, étiré beaucoup plus qu’à l’ordinaire vers le ciel, un marronnier qui comme tous ses congénères souffrent d’une maladie infectieuse, endémo-épidémique , qui lui fait bien avant l’automne les feuilles rousses, craquelées, torturées. Aucun vrai remède n’a été trouvé pour lui, moins encore quelque forme inconnue de vaccin : le marronnier, le mien comme ses frères survit, mais sait sa race  menacée.

Le troisième est le moins connu. Du moins son nom, car sa belle stature, ses branches généreuses qui vont où la lumière les mène, ses fines feuilles en formes d’ailes, ses baies noires qui se multiplient sur tous terrains, sont connus de tous. Bordeaux s’enorgueillit d’un grand nombre de ces arbres au nom si agréable à l’oreille « micocoulier »… Ils restent pour autant moins connus que leurs deux frères en mon jardin. Pas faute d’effort de ma part : j’avais proposé à « not’ bon maire » d’indiquer le nom des arbres longeant nos grandes voies..  Sans doute a-t-il craint quelque mauvaise pensée de ma part, il n’en était rien. A ma connaissance et c’est dommage, nul dangereux gauchiste ne porta jamais le joli nom de « micocoulier ».

J’en reviens à mes trois camarades. Comme moult poèmes et chansons le disent, les arbres parlent, écoutent, échangent et sont porteurs de plus d’idées, venues d’on ne sait où, que bien des livres et articles. Que tout cela reste entre nous…

Mes trois arbres ont leur arbitre et leur comportement particulier. Tomberaient-ils tous leurs feuilles dans la même semaine, je l’inscrirais dans mon agenda, leur réservais plusieurs heures, et un bon mètre cube dans mon compost… Il n’en est rien bien sûr.

Le premier à fleurir est le marronnier. Peu après avoir produit son mur de feuilles, des « bougies » (ainsi dit-on en allemand) se campent sur les branches, garnies de petites flammes fragiles (blanches dans mon cas). Peu de jours suffisent à les mettre à terre, plus fugaces encore que la rose de Ronsard. Rapidement, les feuilles commencent de roussir et déjà aujourd’hui les premières, tordues et souffrantes, se posent à terre avec l’obligation de ne pas les y laisser et de les engouffrer au plus vite dans de gros sacs pour que l’épidémie ne contamine trop vite et trop fortement la terre.

Le tilleul est tout à l’inverse : dernier de la famille à bourgeonner, il commence à peine à jeter, tels de petits papillons, ses fleurs à terre. Comme « mon » tilleul (il vivra après moi malgré son âge) est très haut, aucune chance que ces fleurs ne finissent en tisane apaisante pour fin de conseil municipal. Je ne peux que les ramasser, déjà sèches, et non aller les cueillir sur les branches basses, comme ma mère le faisait.

Le troisième larron est le micocoulier. Son tronc ample, net, inséré dans le sol par de puissantes et visibles racines qui lui font comme un noble parvis, est à lui tout seul un décor. Son feuillage apparaît d’une manière surprenante : les branches fines semblent se colorer de mousse. Leurs pointes s’émoussent et quand la lumière les frappe tangentiellement, elles deviennent presque rouges. Et puis un jour, cette mousse trouve sa définition en une multitude de petites feuilles frissonnantes.

Mon amitié pour ces feuilles a ses limites quand, déjà jaunes, elles couvrent en quelques jours le sol et remplissent brouette après brouette avant de rejoindre le compost où elles finiront par se fondre à celles des deux autres compères de mon jardin.

On parle souvent de l’économie circulaire, trouvaille langagière d’un écologiste lui aussi ami de la nature. Nous en sommes nés, nous nous y fondrons aussi, comme mes trois grands arbres. C’est de cette constance, c’est de cette fugacité que parlent mes trois grands arbres, et comme eux tous les autres arbres.  Mais qui les entend, qui sait leur parler? De ceux, nombreux à Bordeaux, qui plaident à outrance la densification urbaine qui perçoit l’urgente nécessité de cette démocratie participative que nous devons établir avec la nature ?

Suivi et Infogérance par Axeinformatique/Freepixel