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C’est affreux d’écouter un collègue hospitalo-universitaire dire que si il avait quinze ans de moins, il partirait. C’est affreux quand on connait son attachement à l’Hôpital, sa conscience, sa présence, la masse de travail que représente ses connaissances et sa pratique.

C’est affreux d’entendre que, dans une clinique voisine, il y a des dépassements d’honoraires de 20 000 euros pour une intervention chirurgicale que l’on peut qualifier de routinière.

C’est affreux d’apprendre qu’une collègue plus jeune, hyperspécialisée dans son domaine, va partir dans une clinique de la ville et, immanquablement, emmener avec elle les patients relevant de sa spécialité et priver ainsi l’hôpital de ce pôle d’excellence.

C’est affreux de découvrir que, pour un seul week end de garde dans une autre de ces cliniques, un interne gagne plus que son mois de salaire hospitalier.

C’est affreux de voir dans le réel et le quotidien ce que nous avons dénoncé lors du débat de la loi portant réforme de l’hôpital (faussement appelée HPST) : cette « fongibilité asymétrique » qui organise l’hémorragie des forces vives de l’hôpital en direction du secteur privé.

Depuis trois ans que j’ai quitté le temps plein hospitalier, tout ce qui s’annonçait, qui existait déjà, a pris force, est devenu règle générale, est admis comme inéluctable.

Dans cet hôpital que j’aime, dont la cour intérieure ressemble à une cour de cloître, renforçant le caractère sacré de l’exercice de la médecine et de la souffrance humaine, percevoir les dégats d’une politique qui n’a plus rien d’humaniste, qui méprise ou au moins laisse de côté ce qui tient la société ensemble, a une dureté encore plus grande que quand nous la dénonçons à l’Assemblée ou dans les médias.

L’hôpital, au moment où il parvenait à un très haut niveau de réussite, est sapé dans ce qui lui a permis de se construire. En plusieurs siècles, les progrès de la médecine, le progrès de la conscience humaine aussi, ont fait évoluer les hospices pour indigents, où les soignants étaient d’abord animés par la charité, en des structures hautement performantes mais dont l’esprit d’humanité, le soin, l’attention, la perception de la fondamentale égalité de l’humaine condition n’ont jamais été exemptes.

Ce sont des grands mots. Ce sont, dans la réalité, bien souvent des petits faits, des liens entre les personnes, malades et soignants, soignants entre eux qui constituent une équipe et en sont gratifiés, C’est un respect mutuel : je n’ai jamais entendu une parole raciste dans les hôpitaux, une infirmière ou une aide soignante de n’importe quelle couleur et origine sait pourquoi elle est là et se sent participante à l’action commune. Le sens de tout cela est : nous avons tous besoin à égalité les uns des autres.

Non, je ne raconte pas bisounours. Il y a des imbéciles dans les hôpitaux, des jaloux, des aigris, comme partout, mais je le crois un poil moins que partout car ils mettent à chaque instant leurs motifs d’aigreur ou de jalousie en perspective des raisons pour lesquelles malades comme soignants sont là. A ce propos, je proposerais volontiers un petit séjour régulier dans les hôpitaux pour l’ensemble du personnel politique (je pense à vrai dire en tout premier lieu à une poignée de furieux, d’inconscients et de gonflés d’orgueil pour laquelle cette prescription revêt un caractère d’urgence).

Voilà, j’ai vidé mon sac. Enfin, une toute petite partie de mon sac.

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