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Inquiète, très inquiète, que la banalisation de la mort ne gagne du terrain. Pourquoi cette inquiétude ? Ce pourrait être au contraire une démarche philosophique ou spirituelle, individuellement féconde. Il n’en est rien, tout simplement parce qu’on ne banalise jamais que la mort des autres, et que la banalisation du corps défunt est un pas vers celle du corps vivant. Ce que l’on pourra jeter, composter, faire radicalement disparaitre, constitue déjà une sorte d’autorisation de la violence sur le corps vivant. J’ai, marquée à tout jamais dans l’esprit, l’image d’hommes alignés auxquels on faisait creuser la fosse où on les jetterait après les avoir exécutés. Les « einsatz gruppe » avaient inventé avant l’heure l’inhumation écologique dont certains se réclament aujourd’hui.

Pourquoi cette hantise ? Parce que tout y porte : l’augmentation de la population du globe, multipliée par quatre en un siècle ; dans les pays occidentaux, l’arrivée massive des ex-baby boomers aux décennies où la mort se précipite, et la légalisation progressive du suicide assisté. Ces éléments sont d’ordre différents, mais tous incitent à « faire de la place », thème d’un roman, puis d’un film, spectaculaire « Soleil vert ».

La protection de l’environnement sera-t-elle le prétexte utile à cette banalisation ? L’écologie est souvent tentée de préférer la planète aux hommes qui l’habitent, au du moins d’oublier les uns, leur bonheur au sens bouddhiste de ce terme, et leur spiritualité . Si nous habitions sur mars, nous préoccuperions-nous de la terre ? Ayons l’honnêteté de base de dire « non » et de reconnaitre ainsi que l’environnementalisme n’a de sens que par ce qu’il environne : nous. Oui, certes, il y a la biodiversité, toutes ces espèces vivantes dont certaines sont en danger d’extinction, comme elles l’ont été de tout temps avant que l’homme apparaisse sur la terre. Protégeons-les, vivons avec elles et non contre elles, tout en reconnaissant que même en mangeant des graines et des salades, nous vivons à leurs dépens.

Alors, la mort ? Doit-elle se produire en catimini, s’expédier en vitesse, s’invisibiliser pour surtout ne pas donner à penser ? Et, plus concrètement encore, doit-elle matériellement servir à quelque chose ?

Le compostage des corps défunts (appelé « humusation » par une sorte de pudique green washing du vocabulaire) n’est-il digne que parce qu’il permettra de faire pousser des carottes quelques semaines plus tard dans un gros sac d’humus humain ? Celui-ci, aimablement remis aux familles sur simple demande. J’ai enterré par obligation un chien dans un jardin qui est maintenant le mien. Là, je n’ai jamais osé planter, mais jardiner dans « la terre de mes ancêtres » au sens littéral me paraitrait une offense, et -risquons le mot- une profanation.

Ce mot de « profanation », on l’utilise pour toute violence faite aux tombes et sépultures sans qu’elles aient obligatoirement de caractère religieux. Preuve que c’est bien la mort elle-même qui relève d’un sacré laïc. Le souvenir, les moments passés dans les cimetières ou l’instant de recueillement devant une tombe ou une urne funéraire font partie de ce sacré.

« là où il n’y a pas de lieu, il n’y a pas de rendez-vous » écrit Régis Debray. Et je crois en ces rendez-vous, aux noms et aux dates, je crois au souvenir qui creuse son chemin en ceux qui restent. Je crois au respect et au silence que les lieux de souvenir imposent.


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