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L’Egalité commence par l’Identité

Ce texte correspond à la teneur de la lettre que nous avons conjointement avec Sandrine Doucet adressée à la Secrétaire d’Etat, Marlène Schiappa sur les difficultés que rencontrent aujourd’hui de très nombreuses femmes à être enregistrées sous leur nom d’usage.

 

Mme la Ministre,

De très nombreuses femmes se heurtent au quotidien à une contrainte qui vient en négation complète de l’objectif que votre Gouvernement a posé comme une priorité et dont il a fait la « grande cause nationale » de 2018 : l’égalité entre les femmes  et les hommes.

La règle veut aujourd’hui qu’une femme puisse choisir son nom d’usage (nom de naissance ou nom d’épouse s’il y a lieu) et que, ce choix étant fait, puisse l’imposer à toutes les administrations ou autres structures habilitées à se voir présenté par un titre officiel d’identité.

Cette régle est loin d’être partout appliquée et nous nous permettons, pour illustrer les difficultés de cette méconnaissance de la primauté donnée au nom d’usage de prendre l’exemple de l’administration hospitalière car elle est particulièrement féconde en complications, comme en désagréments pour les femmes qui ne veulent pas être enregistrées d’autorité sous leur nom d’épouse.

Les femmes, comme les hommes, sont enregistrées par la Sécurité Sociale sous leur nom de naissance. En dehors même du principe d’égalité, il apparaît souhaitable pour tout ce qui concerne la santé et les soins, que ce nom conserve la priorité, car la multiplicité des identités engendre beaucoup de complexité et de risques d’erreurs dans la gestion d’un dossier médical qui court tout au long de la vie, réunit des dizaines d’actes, de praticiens et d’officines diverses.

Cet exemple plaide en faveur du choix du nom de naissance comme nom d’usage, mais ce n’est pas à ce titre mais à celui de l’Egalité que nous nous adressons à vous.

Comme les hommes (pour lesquels pourtant la question n’est pas même posée) les femmes ont le droit de s’en tenir à leur identité de naissance et de voir sur leur documents officiels les mêmes mentions que leurs homologues masculins :

-Mme Dupont, épouse Martin, nom d’usage : Dupont pour les femmes voulant conserver leur identité de naissance ; Martin si elles préfèrent adopter le nom de leur mari (ou encore le nom double de l’un et l’autre, Dupont-Martin)

– Et pour les hommes « M Martin, époux Dupont, nom d’usage Martin ; ou Dupont s’il a fait le choix de revêtir le nom de sa femme (ou encore le nom double)

Pour les uns, comme pour les autres, le nom d’usage choisi doit prévaloir sans discussion. Signalons cependant la relative logique à ce que préférence soit donnée au nom de naissance, en raison de la possible multiplicité des alliances au cours d’une vie. Mais l’essentiel, et la motivation de notre courrier, est que la situation soit exactement semblable et égale entre les hommes et les femmes.

 C’est avec l’appui de très nombreuses femmes que nous vous confions aujourd’hui cette exigence :

-Assurer à chaque femme majeure la possibilité du choix de son nom d’usage, en précisant qu’il doit se faire entre nom de naissance ou nom d’épouse (ou encore nom double)

Imposer que ce choix soit respecté dans toutes les circonstances et par toutes les officines publiques ou privées habilitées à enregistrer cette identité

Ainsi dans tous les cas, sujet masculin ou féminin, les titres d’identité devraient être porteurs de la même triple mention

-nom de naissance

 -nom d’époux ou d’épouse

 -nom d’usage

Nous avons grande confiance en votre engagement pour la cause de l’Egalité et nous comptons pleinement sur vous pour porter cette marque à la fois primaire et décisive de cette égalité.

Nous vous en remercions par avance et vous prions de recevoir, Madame la Ministre, nos sincères et «sororales» salutations,

 

Michèle Delaunay, ancienne Ministre et députée      Sandrine Doucet, ancienne députée

 

 

Burkini, burka : l’universalité de l’égalité

Ma réserve sur le burkini  : c’est qu’il n’existe pas de modèle « hommes ». Cela paraît une plaisanterie, c’est le fond du problème. Interviews, chroniques, débats, éditoriaux, citations de candidats divers : pas un pour poser la question en termes d’égalité entre femmes et hommes. Pas davantage d’associations féministes, ni de personnalités s’y référant qui  se soient véritablement exprimées. Reconnaissons-le, les micros se sont tendus de préférence devant les vieux briscards masculins de la politique.

De retour d’une marche sur la plage, par un petit 35° que rien n’allège sauf de marcher les jambes dans l’eau et de recevoir sur la peau embruns et écume des vagues,  j’imaginais ce que pouvait représenter le même exercice dans un vêtement totalement couvrant, sombre ou noir, doublé d’une sorte de cape, serrant d’abord la tête jusqu’au ras des sourcils puis s’évasant pour que la silhouette elle-même disparaisse. Les bons apôtres de la liberté pour les femmes de « s’habiller comme elles veulent », imaginent-ils l’inconfort (en particulier dans la chaleur que les couleurs sombres absorbent), la contrainte des mouvements (spécialement pour la natation ou le sport) et la soumission que suppose ce mouvement ? Quant à la parole, imaginez un instant une femme voulant tenir un discours politique ..

Pour autant, les arrêtés pris par quelques Maires de droite sont en effet ridicules et nous ont légitimement discrédités dans la presse étrangère. Non seulement en raison de l’image choquante de  policiers en armes verbalisant sur une plage une femme habillée de pied en cap, mais plus radicalement parce que cette interdiction est contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Le Conseil d’Etat s’est prononcé sur l’absence de trouble à l’ordre public mais un recours à la Cour européenne des droits de l’homme aurait de même fait condamner notre pays . Pour cette même raison, la France n’a pu légiférer sur le port de la burka que par le biais de l’obligation pour tout citoyen d’être identifié et donc de ne pas garder son visage couvert. L’Allemagne en ce moment même envisage de légiférer, avec la même contrainte, sur une interdiction partielle, limitée à certains lieux.

Le deuxième aspect méritant réflexion, c’est que la présence de burkas, de niqabs, et maintenant de burkinis dans nos sociétés, est un outil politique d’introduction récente visant d’abord à radicaliser les positions de part et d’autre ; mais aussi à créer une sorte d’ « empeachment » du rôle inclusif des femmes dans une société moderne . Le prophète n’a pas changé de point de vue depuis le Coran ; pas davantage, nulle autorité musulmane suprême -puisqu’il n’y en a pas- n’a décidé d’une nouvelle loi sur l’habillement des femmes. Il s’agit de choix politiques, par des responsables politiques, qui comme trop souvent, se font au détriment des femmes afin de les maintenir dans un rôle subalterne de fait.

Nous sommes en effet très démunis devant cet outil politique, et nous, femmes qui avons bénéficié d’une émancipation toujours à défendre mais bien réelle, ne pouvons nous contenter de détourner le regard et de dire « elles sont libres de faire ce qu’elles veulent ». L’éducation des filles, puis leur accès à un travail les extrayant du mariage, de la quasi-séquestration à leur domicile et  du silence politique, constituent les enjeux essentiels. Une étude américaine a montré que lorsque la mère travaille à l’extérieur, les enfants ont moins de comportements déviants et d’attitudes de violence. Gageons aussi que leurs filles seront plus résistantes à l’étouffoir des vêtements couvrants. Le philosophe Edgar Morin éclaire ce rôle de manière définitive : « les femmes, ces agents secrets de la modernité ».

Si nous avons peu d’outils politiques au sens juridiques, nous avons une valeur, qui transcende en ce XXIème siècle, les opinions religieuses et la laÏcité elle-même : l’égalité entre les êtres humains, et donc entre les hommes et les femmes. Cette valeur a pour moi, une égale universalité que la « règle d’or », qui transcende toutes les croyances : « Tu ne tueras point ». Et c’est au nom de cette valeur que nous devons d’abord nous exprimer. Quelque religion que ce soit, quelque constitution que ce soit introduisant une différence entre les hommes et les femmes recevrait de ma part la même opposition.

D’autant plus, nous ne pouvons en tous cas rester silencieuses, ignorer ce maintien très intentionnel aux arrière-postes de femmes dont on sait justement que c’est par elles, d’abord par elles, que la modernité et l’adhésion aux droits universels et à cette valeur d’égalité, l’emporteront.

 

 

 

Langues étrangères : ce n’est pas au collège mais avant, que tout se joue

L’ambition de la réforme du collège est la bonne. C’est celle qui au début du siècle dernier animait les « hussards noirs de la République » : donner à tous les enfants le maximum possible de chances d’égalité.

Rien n’a changé depuis lors. Les cerveaux à la naissance, s’ils ne sont pas les mêmes, sont égaux en force, en capacité de développement, en devenir. Très vite, ils ne le sont plus tout à fait : le nombre de mots, d’expériences, l’entourage – au sens le plus large : épreuves, nutrition, tendresse..- auxquels ils sont confrontés les place en positions différentes et c’est l’enjeu de l’Ecole de pallier  cette première distribution sur les marches d’un indéfinissable podium.

En tous points, je souscris à cette ambition sans laquelle les fils de paysans pauvres, les enfants des veuves de guerre, les orphelins d’il y a un siècle n’auraient jamais échappé à un destin qui leur paraissait tracé.

L’éducation d’alors avait, comme tous les autres domaines, moins à affronter la globalisation du monde qui complique aujourd’hui infiniment la tâche. Consciente de cela, la Ministre de l’Education et son équipe, ont fait de l’apprentissage des langues un enjeu majeur. Autre ambition à saluer.

Et c’est là pourtant que je m’interroge. L’apprentissage des langues défie la segmentation du système éducatif en « école », « collège », « lycée ». Son agenda, son rythme, est celui du développement hyperbolique du cerveau, pas celui des ministères ni des administrations, quels qu’ils soient.

Chacun de nous connaît des enfants entre 4 à 6 ans qui comprennent plusieurs langues. Ce sont bien souvent les chanceux qui ont deux parents de langue maternelle différente, qu’ils identifient chacun à une langue. Ils tardent quelquefois un peu à parler l’une ou l’autre pour faire « bisquer » l’un des parents, ce qui n’a rien d’anormal même sans se référer à nos bien-aimés psychanalystes, mais ils « possèdent » déjà toutes les bases des deux langues et il suffira de presque rien pour qu’ils les maîtrisent. Et les parlent couramment.

Ce sont aussi les enfants qui parlent une langue à la maison (bien souvent chez nous un dialecte arabe ou une langue européenne de l’est) et qui en apprennent une autre à l’école. Les problèmes sont là quelquefois différents, mais tous ces enfants ont déjà à égalité dans leur cerveau les bases de la possession des deux langues et j’ai été, à plusieurs reprises, « bluffée » que dans les squats les enfant Roms se désignent spontanément comme traducteurs entre leurs parents et moi. Il faudra en effet à l’égard de tous ces enfants des maîtres qu’ils aiment et qui leur soient attentifs, pour qu’ils ne souffrent pas d’un retard de vocabulaire dans la langue scolaire, celle-ci n’étant pas réimprimée à la maison dans toute sa diversité.

Relisez tous les travaux dans ce sens. Les clefs de l’apprentissage « maternel » ou en tout cas « naturel » des langues se situe dans les premières années. Un jeune ou moins jeune adulte qui apprend une langue ne sera jamais aussi à l’aise, aussi fluide, que celui qui en a été imprégné dans son enfance.

Cet enjeu des langues a une importance particulière, j’ose même dire décisive. L’Europe tire sa force (et aussi quelques-unes de ses difficultés..)  de la variété de ses langues et donc de ses cultures. Ce fut un des plus graves maillons manquants du Traité constitutionnel de ne pas dire UN MOT de l’apprentissage des langues « voisines » selon l’expression du linguiste Claude Hagège. Peut-on penser qu’en possédant le seul « espéranto anglais », un jeune puisse se sentir réellement européen ?

Alors quoi ? Jouons l’Europe, jouons le monde ! Jouons cette bénédiction de pouvoir apprendre une langue sans effort  en apprenant à chanter des comptines puis de vraies chansons dans une langue voisine, en commençant dès l’enfance à compter en deux langues, puis, naturellement, en parlant géographie, poésie, vie quotidienne… avec une maîtresse qui parlera cette autre langue dont l’oreille enfantine possède déjà la musique.

Trop cher, trop exigent en « moyens » éducatifs ? Pas forcément. L’ambassadrice d’Allemagne a exprimé la crainte de son pays de voir la « langue de Goethe » de moins en moins enseignée de notre côté du Rhin. Mon inquiétude est la même de voir le français plier l’échine devant la priorité faite à l’anglais dans tous les Länder allemands. Et si nous échangions des enseignants et qu’un nombre égal d’écoles dans les deux pays bénéficie d’institutrices venues du pays voisin ?

Même chose avec les autres pays majeurs de l’Union européenne.

Pas forcement trop cher, mais compliqué. Je l’avoue. Car il faut faire perdurer cet enseignement, cette imprégnation pendant les premières années d’école. Non pas en récitant des déclinaisons, mais en parlant, en échangeant classes, enfants et enseignants. Et alors pourquoi pas anticiper d’un an  l’apprentissage « scolaire » de la langue apprise naturellement ?

Compliqué parce que cela suppose des classes diversement spécialisées. Non, l’allemand n’est pas une langue élitiste, pas plus que l’espagnol ou l’italien. Pas davantage que l’anglais mais qui se situe tout autrement du fait de l’imbibition générale due aux médias et à chacun de nous. Mais cet espéranto anglais n’a rien à voir avec la langue de Shakespeare, avec l’incroyable richesse de son vocabulaire. Certains peuvent choisir qu’elle soit la deuxième « langue maternelle », certains peuvent en choisir une autre et n’en faire, en 5ème, que la troisième. Ce seront peut-être ces derniers qui auront le meilleur atout dans un parcours professionnel européen ou latino-américain. Ou tout simplement chez nous, au contact de salariés d’entreprises étrangères ou de touristes.

Je n’ai jamais eu l’occasion d’interroger Najat, que j’ai en grande amitié et estime, sur sa connaissance d’une de ses deux langues d’origine, non plus que sur celle de ses  jumeaux. Non plus sur son vécu de ce biculturalisme qui est une incroyable richesse. Mais elle ne peut y être insensible.

Notre ambition est l’égalité : donnons à tous les enfants cette chance, cette richesse, ce trésor.

 

 

 

 

 

 

 

 

Parité mal ordonnée

En 2013, le mode de scrutin cantonal a été modifié, de même que le découpage des cantons.

Le premier objet du nouveau découpage était d’harmoniser le nombre d’habitants au sein de chaque canton. Celui-ci pouvait jusque-là varier de.. 4000 à 40000, ce qui amenait à une disparité inacceptable de la représentation des Français. Le deuxième était d’élargir le territoire de chacun de manière à y élire non plus un, mais deux conseillers généraux (de plus en plus souvent nommés « conseillers départementaux », de même que le « conseil général » tend à devenir le « conseil départemental », ce qui va dans le sens de plus de lisibilité).

L’objet de l’élection dans un même vote et un même territoire est d’assurer la parité dans une Assemblée qui jusqu’alors en manquait gravement et durablement. La loi sur la parité elle-même n’avait permis qu’un frémissement paritaire et une faible progression des élues féminines.

En 2014, avant les prochaines élections, on ne compte en effet que 13% de conseillères générales. Autrement exprimé, il y a plus de 8,7 hommes pour 1,3 femme. En Gironde, ce sont seulement  12 femmes qui représentent leur territoire.

Atterrant. L’objectif du nouveau mode de scrutin cantonal doit donc être salué. Il permettra, en un seul scrutin, d’établir une parité qui sans lui aurait tardé plusieurs décennies. Pour mémoire en 1945, il y avait 6% de députées femmes. En 1995, 50 ans après, elles étaient 5%… La masculinitude a en politique (ailleurs ?) une force d’inertie considérable.

Sauf  que  l’objectif de parité ne se réduit à deux chiffres sur une feuille. Le mode de désignation des candidats risque fort de dévoyer le principe même de la parité, qui est bien évidemment l’égalité, non seulement en nombre mais en « droits et en dignité ».

On l’a vu, c’est parmi 87% de conseillers généraux sortants que l’on va trouver la grande majorité des candidats masculins. Hors grand âge et perte de motivation à poursuivre sa fonction, ces « sortants » bénéficieront de la prime de notoriété sur leur territoire -particulièrement en territoire rural où cette notoriété est grande-  ; bien sûr aussi de leur bilan et de leur connaissance des règles du jeu.

Craignons qu’il n’aient tendance à compléter leur binôme parmi les femmes qui leur sont proches, qui ont travaillé avec eux et envers lesquelles ils ont une confiance particulière. Ainsi beaucoup de candidates femmes risquent d’être majoritairement choisies par un homme, par la connaissance qu’IL a d’elles et l’estime qu’IL porte en ses qualités.

Ceci risque d’être particulièrement dommageable pour l’esprit même de la parité si le vote de désignation des candidats par les militants de chaque parti se fait lui aussi en binôme. Une femme nouvelle venue, accompagnée d’un homme qui ne sera pas un sortant, sera a priori très désavantagée au moment de ce vote.

Au contraire, si le vote a lieu individuellement, entre les candidats hommes d’un côté et les candidats femmes de l’autre, la personnalité de la femme, son expérience et son engagement propres, ses arguments propres seront seuls à jouer pour elles. Elle sera égale en dignité avec tout autre candidat, masculin comme féminin.

Disons-le plus concrètement : je ne me serais jamais présentée à une élection , cantonale ou pas, dans l’ombre d’un candidat masculin qui m’aurait sollicitée pour le « compléter « . J’ai affronté les votes de désignation comme individu plein et entier, me présentant avec ma personnalité, mon projet, mon programme propres à moi seule. J’exclus de cette prise de position les scrutins de liste où l’on se situe dans un groupe, tout en remarquant que les hommes en tête de la liste ne sont pas tous totalement pénétrés de l’esprit de parité.

Le binôme cantonal une fois installé dans la fonction (à l’issue de la désignation et du scrutin officiel), la femme élue dans le sillage d’un sortant ou d’une personnalité masculine déjà installée, aura grand mal à trouver sa pleine autonomie. Le temps risque d’être long où l’homme qui est venu la chercher, la considèrera peu ou prou comme une collaboratrice ou une assistante. Une fois encore, je ne généralise pas, mais la pratique du monde politique m’incite à une grande prudence.

La parité dans son essence même qui est l’Egalité et pas seulement l’identité de nombre, risque de pas y trouver son compte. Pas non plus celles qui depuis des lustres combattent pour qu’elle soit autre chose qu’un chiffre ou un mot alibi.