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Le soleil se lève aussi (19)

Un soleil brillant et pâle, autant argent qu’or, frappe ma fenêtre à travers les branches maintenant complètement dénudées de mon marronier. Je viens de lire le commentairre de Taniwha au billet 17 : lui, a saisi ce soleil à son coucher sur le bord d’un lac. Continuité. Ce qu’il a quitté, je le retrouve, une même attention aux couleurs du monde, à la marche des jours et des saisons, nous unit. Ce n’est pas un mot en l’air : c’est une communauté très forte que cette proximité des événements de la nature.

Samedi de petit-gris (17)

Samedi de petit-gris et de pluie tristounette. Le petit-gris est une fourrure, complètement hors mode, peut-être même n’en ai-je jamais vu, et qui n’a en principe rien à voir avec novembre. Mais tant pis, c’est venu comme ça, et ce qui vient « comme ça » est souvent plus juste que ce qui vient autrement. C’est un des drames de l’écriture et sa fondamentale injustice : ce qui est donné vaut mieux que ce qu’on cherche.

Le petit-gris était partout ce matin au marché du Grand Parc, peu fréquenté aujourd’hui, de chalands comme de marchands. Comment faire pour que ce marché, merveilleusement situé, où l’on peut aisément stationner si l’on vient de loin, concurrence celui du Colbert, en plus populaire, plus sans-façon, avec des produits de qualité mais de moindre prix? Je rêve que le marchand d’huitres (excellent) ait en plus de son étal deux ou trois tables où l’on puisse, quand passe midi discuter, avec l’un ou avec l’autre autour d’un verre de blanc sec. Un marché de petits luxes accessibles qui contribuerait à rendre au Grand Parc sa place au coeur de la ville.

A ma table maintenant, je me mets au travail. L’après-midi n’est pas encore trop avancée, j’ai à peu près fait mon programme côté « choses de la vie ». Je fais partie de ces heureux qui aiment travailler. J’ai toujours eu le sentiment d’une sorte de privilège (même si ça me casse aussi souvent les pieds) de m’abstraire du monde pour écrire un article, réunir une bibliographie ou comme tout à l’heure, bosser sur le conseil municipal. « L’étude » comme on disait autrefois, est une chance, et c’est un des reculs majeurs de l’éducation de ne pas faire partager suffisamment l’idée de cette chance. Quelles que soient les difficultés -et on sait que les diplômes ne sont pas une garantie en soi- « savoir » reste la clef de « pouvoir ».

J’ai trouvé un jour une lettre adressée par une formidable pédagogue à un couple qui venait d’adopter un jeune enfant. Elle disait « quelle que soit votre fatigue ou votre lassitude d’un jour, ne lui montrez jamais le travail comme une peine ou comme une punition. Faites qu’il en ait envie ».

Je crois que c’est un bon principe. Même si quelquefois, je me dis à moi même la formule de Beckett en réponse à la question « pourquoi écrivez-vous ? ». « Bon qu’à ça », avait-il répondu dans un style laconique, plus Beckett que nature. Bonne qu’à bosser peut-être quant à moi…

Juste une histoire en rentrant de l’école

Longue journée. Sans gloire et sans reproche. Cette parodie du regretté chevalier Bayard pour dire que j’ai fait au moins mal ce que je devais, mais que je n’ai pas pu faire au mieux ce que je voulais. J’ouvre à l’instant le blog comme je l’ai fait tant d’années du « cahier » : un bon et brave cahier (devenu des dizaines de bons et braves cahiers), puis un ordinateur à partir du jour où ils ont été aisément portables, plus pesants que des cahiers, mais capables de m’accompagner dans ma vie de pierre qui roule.

Je finis donc la journée avec le blog comme je le faisais (comme j’essayais de le faire) avec mon cahier. Les journées trop remplies de trop peu au regard du temps investi, ont ce redoutable pouvoir de se retourner contre vous dès que la lumière est éteinte. Ce n’est pas « D’où viens-je, où vais-je et qu’est-ce qu’on mange à midi ?  » mais une variante « Que fis-je, où allai-je, et comment dormir cette nuit pour recommencer les mêmes conneries demain ? » . On pardonnera la familiarité du propos : comme l’humour, les mots dits grossiers sont quelquefois « l’impolitesse du désespoir ».

Un des problèmes de nos journées est le temps passé dans les déplacements. Un écrivain oublié (Jacques Peret) disait que « la navigation de plaisance était le moyen le plus sûr pour aller d’un endroit où on s’ennuie à un endroit où on n’a rien à faire ». Les déplacements dans les villes (Bordeaux porte cet art à son comble), sont le moyen le plus catastrophique pour aller d’un endroit où l’on a beaucoup à faire à un autre où on s’ennuie malgré le même nombre de choses à faire. J’ai beau calculer, organiser, aller de l’hosto au Conseil Général aux heures de moindre trafic, il y a toujours la réunion qu’un organisateur inspiré a mis dans un quartier paumé ou dépourvu de toute chance de stationnement, qui ruine les meilleurs plans. J’en arrive présentement, plutôt grognon comme on se doute.

Voilà. J’ai raconté tout ça à titre thérapeutique. J’ai la chance d’écrire comme je parle, ou plutôt d’avoir deux langues maternelles : la parole et l’écriture. Pas tout le temps, mais la plupart du temps. Je raconte ma journée ce soir un peu comme une histoire, avec l’impression de la proximité ; un peu à la manière des enfants quand, eux, réclament d’écouter un histoire : pour la familiarité, la chaleur de l’échange, la démonstration souterraine de la liberté de l’imagination et de sa supériorité relativement aux contraintes de la vie.

Mixité scolaire et sociale au Grand Parc (15)

J’ai deux collèges, comme Josephine Baker avait deux amours. Deux collèges dans « mon » canton, le canton Grand Parc-Jardin public dont je suis l’élue et qui est, on le devine, le plus beau canton de Bordeaux !

Je rentre à l’instant de l’un de ces deux collèges : le collège du Grand Parc. Le Conseil d’administration s’est achevé tard. L’engagement de tous était grand sur la question de la mixité scolaire, et donc de la mixité sociale, et de la carte scolaire. Il s’est prolongé par un moment de convivialité autour d’un verre de Beaujolais nouveau, à l’initiative du Principal. J’ai envie d’en parler : le sujet est cantonal, l’intérêt est national.

(suite…)

Jour d’automne

Bonheur d’une journée qui va à son rythme dans la douceur d’un automne qui n’en finit pas de commencer. J’ai fait un feu symbolique de petites branches tombées, de vieilles factures, de réclames d’Auchan et de tous ces emballages imbéciles qui ne servent à rien. La cheminée fume et fait en ce moment un petit bruit tranquille et rassurant. La vie pour une fois prend le temps de remarquer qu’elle est la vie, pas toujours facile mais toujours trois fois meilleure que la mort. Je le reconnais, je vis toujours dans cette dualité : dans mon petit univers de silence et de ce doux mélange de chaleur et de froid que donne la compagnie d’une cheminée, je suis suspendue aux nouvelles de Mme M., pas si loin de mon âge et, en ce moment, dans ce petit bateau blanc et étroit qu’est un lit d’hôpital, dont on ne sais jamais bien où il mène.

Ce matin sur France-culture (que par gentille dérision j’appelle France-cul), j’ai péché au vol cette phrase de Montesquieu « les hommes ne sont pas pauvres parce qu’ils n’ont rien mais parce qu’ils ne travaillent pas ». Est-ce que nous ne sommes pas sur le chemin de renverser la proposition : « les hommes ne travaillent pas parce qu’ils n’ont rien » ? La pauvreté a changé mais elle reste la pauvreté. Sa dimension sociologique, l’exclusion, a presque pris le pas sur elle : les pauvres sont des exclus mais les exclus ne sont pas seulement, des pauvres.

Cela me ramène à un long échange, à la suite du billet précédent, avec un de mes commentateurs (Lucas Clermont et ceux qui l’ont suivi). Cet échange ne m’a pas laissé tout à fait tranquille et sa pensée a cheminé tout au long de cette journée. Dans le petit univers clos et silencieux où je suis à l’instant, je mesure à quel point je ne serais pas la même dans deux pièces d’une tour où vivraient cinq personnes et une télé toujours ouverte. Qui mesure sa chance, mesure sa dette.

C’est presque l’essentiel de ce que je pense, et je l’ai exprimé déjà, mais je n’ai pas de scrupule à répéter : nous vivons tous sur deux ou trois idées, que nous déclinons à l’infini. L’idée dont je parle ce soir est simple : nous n’avons chacun qu’une seule vie. C’est le nœud fondamental de notre égalité, une sorte de noyau de l’atome entre tous les hommes. Pour aucun, il n’y a de session de septembre, de deuxième vie, d’au delà où les cartes seront rebattues, où nous pourrons recommencer comme si de rien n’était. Nous devons aider autour de nous à ce que cette vie ne soit pas gâchée. A un moment ou à un autre, nous en avons tous eu besoin. Mais la responsabilité du politique est plus générale et elle n’est pas seulement circonstancielle. Je n’aime pas trop le terme (je vais me faire pleuvoir sur le dos) « égalité des chances ». Ce sont les moyens de l’égalité qu’il faut donner, les moyens de l’autonomie, de la santé…. Après, il y a la liberté de l’homme et, juste en face, son contraire : la maladie, l’accident, l’inéluctable.

Qu’est ce qu’un blog ? Ce matin, sur France-cul encore, une émission passionnante sur les liens entre l’écrit et l’oral… dans la rome antique ! Entre Sénèque et Cesar, on s’est quand même permis quelques petites intrusions dans les siècles suivants, sans aller cependant jusqu’au nôtre. Il me semble que le blog pose de nouveau la question. En écrivant ce soir, j’ai bien davantage l’impression de parler, de converser, de dire, d’être avec. Sur cet écran fluide (celui lequel je serai lue aussi), l’écrit n’a pas tout à fait la même matérialité que dans un livre dont on sent le poids dans sa main. Nous sommes dans une forme impalpable, nouvelle.