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Juppé, entre ascèse et ivresse

Alain Juppé porte ces derniers mois à une sorte de sommet le soporifisme maîtrisé et bien souvent élégant de son discours politique. En ce moment, plus qu’à tout autre car il s’est habilement paré (en contrepoint du petit Nicolas) du manteau de Grand Rassembleur, de la droite évidemment, de la gauche éventuellement, et du milieu naturellement.

Ces derniers jours, le désormais candidat aux Primaires, épuisé de tourner cent fois dans sa bouche sa petite phrase désastreuse, prononcée après qu’un camion de 19 tonnes a roulé à Nice sur 84 personnes : « Si tout avait été fait, ce drame aurait pu être évité », s’est aussitôt rétabli dans son habituelle sémantique.

Sitôt ses conseillers consultés, sitôt fait : le voilà qui convoque à Paris une conférence de presse. Le Point reprend largement la dépêche de l’AFP « ni angélisme, ni surenchère » . On pourra juger dès le premier paragraphe de la force du discours et de l’opérationnalité des propositions. Les « arguties » sarkoziennes sont pour tout jamais effacées comme sont réduites au néant depuis longtemps les positions « abracabrantesques » d’un Jacques Chirac.

Devant une telle maîtrise, indispensable de passer le verbe juppéen sous une lunette barthésienne. Pour précision, il s’agit bien du verre de lunettes de Roland Barthes et non de la lunette du terrain de football que gardait avec vivacité Yohan barthes(se) , comme l’avait suggéré par sa prononciation le même petit Nicolas.

A Bordeaux, où hors ministère ou temps de campagne nationale, il donne toute sa mesure, Juppé prône en tous lieux la « modération ». Pour exemple, le vin de nos prestigieux vignobles, constant dénominateur de la politique locale. Juppé, qu’il s’agisse de la « fête du vin » ou de celle de la « Fleur » de haute tradition girondine, de la « cité du vin » ou même, lors d’un écart, de Carlsberg, sponsor de l’Euro2016, se situe « entre ascèse et ivresse ». Je condense, j’en conviens, une pensée exprimée sur un même ton égal au cours de centaines de discours, mais en aucun cas, je ne la trahis. Entre ascèse et ivresse, il y a, je le confirme, un long chemin et une position médiane, et celle-là est la bonne !

Reconnaissons-le, mes sources sont moins riches, concernant la sexualité ; ceci malgré une parole osée au moment où l’opinion française a basculé sur le mariage entre personnes de même sexe. Juppé a exprimé devant une France médusée, « qu’après y avoir longuement réfléchi », sa position avait sensiblement évolué et qu’il ne s’y opposait plus, mais conservait toute sa réserve s’agissant de l’adoption par les  personnes susdites.

Sur la sexualité elle même, en l’absence de sondages récents sur l’opinion publique française qui a depuis longtemps oublié le rapport Kinsey, sa parole est plus rare. Je la traduis pourtant  avec confiance : il se situe à mi-chemin « entre débauche et abstinence » mais, pour éviter tout soupçon de radicalisme, ajoute que « la question mérite attention, au regard des différentes pratiques, situations , qualités des personnes concernées ». La sexualité doit-elle être regardée d’un même oeil entre sujets masculins, féminins ou de même sexe ? Eh bien, là aussi d’autres paramètres (signalés plus haut) doivent bien évidemment  être examinés avant de se prononcer. La question reste ainsi pour moi une question , d’où ma timidité à aborder le sujet .

A son arrivée à Bordeaux, plus à son retour du Québec (« J’ai changé ») Juppé a confirmé sa position générale de n’être jamais, dans son expression , violemment de quoi que ce soit, fût-ce du centre C’est un homme du « juste milieu » sans l’être tout à fait  et s’il prône régulièrement le « changement de braquets », cela demeure une métaphore ou plutôt un conseil à ceux qui sont affrontés au lourd quotidien de la réalité.

Après cet éclairage néo-barthien, vous ne lirez Juppé d’un même oeil, ni ne l’écouterez d’une même oreille ; jamais plus vous ne vous brancherez lors de ses discours, en mode « vie intérieure ». Et vous aurez raison… Car à tout moment, à la moindre occasion, vous pourrez le découvrir, sortant de ses gonds, le verbe haut et le teint pâle, vouant aux gémonies quelque membre de son opposition ou quiconque ayant pu le contrarier. Le Juppé nouveau est plus contrôlé qu’il n’était déjà au collège de Mont-de-Marsan, mais il n’a pas changé. « Supérieur », il était, supérieur, il demeure.

Comme le Bordeaux…

 

 

 

 

Cadet Rousselle a trois grands arbres

Comme Cadet Rousselle a 3 maisons et 3 gros chiens, j’ai quant à moi 3 gros arbres. Forts, familiers, plus hauts que leurs congénères car en coeur de ville tous leurs efforts tendent à trouver la lumière au dessus des murs et des toits. Ces trois gros arbres sont venus sans doute là par hasard, le hasard des vents ou des oiseaux qui amenèrent un jour une graine … On connaît la suite.

Ces trois gros arbres sont pour ainsi dire assez banals sous nos climats girondins : un tilleul, étiré beaucoup plus qu’à l’ordinaire vers le ciel, un marronnier qui comme tous ses congénères souffrent d’une maladie infectieuse, endémo-épidémique , qui lui fait bien avant l’automne les feuilles rousses, craquelées, torturées. Aucun vrai remède n’a été trouvé pour lui, moins encore quelque forme inconnue de vaccin : le marronnier, le mien comme ses frères survit, mais sait sa race  menacée.

Le troisième est le moins connu. Du moins son nom, car sa belle stature, ses branches généreuses qui vont où la lumière les mène, ses fines feuilles en formes d’ailes, ses baies noires qui se multiplient sur tous terrains, sont connus de tous. Bordeaux s’enorgueillit d’un grand nombre de ces arbres au nom si agréable à l’oreille « micocoulier »… Ils restent pour autant moins connus que leurs deux frères en mon jardin. Pas faute d’effort de ma part : j’avais proposé à « not’ bon maire » d’indiquer le nom des arbres longeant nos grandes voies..  Sans doute a-t-il craint quelque mauvaise pensée de ma part, il n’en était rien. A ma connaissance et c’est dommage, nul dangereux gauchiste ne porta jamais le joli nom de « micocoulier ».

J’en reviens à mes trois camarades. Comme moult poèmes et chansons le disent, les arbres parlent, écoutent, échangent et sont porteurs de plus d’idées, venues d’on ne sait où, que bien des livres et articles. Que tout cela reste entre nous…

Mes trois arbres ont leur arbitre et leur comportement particulier. Tomberaient-ils tous leurs feuilles dans la même semaine, je l’inscrirais dans mon agenda, leur réservais plusieurs heures, et un bon mètre cube dans mon compost… Il n’en est rien bien sûr.

Le premier à fleurir est le marronnier. Peu après avoir produit son mur de feuilles, des « bougies » (ainsi dit-on en allemand) se campent sur les branches, garnies de petites flammes fragiles (blanches dans mon cas). Peu de jours suffisent à les mettre à terre, plus fugaces encore que la rose de Ronsard. Rapidement, les feuilles commencent de roussir et déjà aujourd’hui les premières, tordues et souffrantes, se posent à terre avec l’obligation de ne pas les y laisser et de les engouffrer au plus vite dans de gros sacs pour que l’épidémie ne contamine trop vite et trop fortement la terre.

Le tilleul est tout à l’inverse : dernier de la famille à bourgeonner, il commence à peine à jeter, tels de petits papillons, ses fleurs à terre. Comme « mon » tilleul (il vivra après moi malgré son âge) est très haut, aucune chance que ces fleurs ne finissent en tisane apaisante pour fin de conseil municipal. Je ne peux que les ramasser, déjà sèches, et non aller les cueillir sur les branches basses, comme ma mère le faisait.

Le troisième larron est le micocoulier. Son tronc ample, net, inséré dans le sol par de puissantes et visibles racines qui lui font comme un noble parvis, est à lui tout seul un décor. Son feuillage apparaît d’une manière surprenante : les branches fines semblent se colorer de mousse. Leurs pointes s’émoussent et quand la lumière les frappe tangentiellement, elles deviennent presque rouges. Et puis un jour, cette mousse trouve sa définition en une multitude de petites feuilles frissonnantes.

Mon amitié pour ces feuilles a ses limites quand, déjà jaunes, elles couvrent en quelques jours le sol et remplissent brouette après brouette avant de rejoindre le compost où elles finiront par se fondre à celles des deux autres compères de mon jardin.

On parle souvent de l’économie circulaire, trouvaille langagière d’un écologiste lui aussi ami de la nature. Nous en sommes nés, nous nous y fondrons aussi, comme mes trois grands arbres. C’est de cette constance, c’est de cette fugacité que parlent mes trois grands arbres, et comme eux tous les autres arbres.  Mais qui les entend, qui sait leur parler? De ceux, nombreux à Bordeaux, qui plaident à outrance la densification urbaine qui perçoit l’urgente nécessité de cette démocratie participative que nous devons établir avec la nature ?

La peste

Le terrorisme est comme la peste : il révèle la vraie nature des hommes. Il y a les grands, qui se taisent et les petits, qui polémiquent, critiquent, jugent, condamnent. Les réactions politiques des dernières 24 heures, en ont fait le triste partage.

La peste rouge du terrorisme vient de frapper la France pour la 3ième fois en 18 mois. C’est une inquiétude plus profonde que la peur qui nous saisit : devrons-nous accepter de voir sacrifiés plusieurs dizaines d’entre nous à rythme régulier comme s’il s’agissait d’une dette à expier sur la folie humaine? Outre « la Peste », toute la mythologie porte cette interrogation : quelle faute avons-nous commise de devoir éternellement accepter de nourrir le monstre d’offrandes sacrificielles ?

Cette faute, c’est la barbarie, la cruauté sous toutes ses formes et degrés, qui telle l’ogre Chronos, se nourrit de ses enfants. Berlin, où je suis aujourd’hui, Moscou, Pnom Penh, Kigali… Tant de lieux qui furent des lieux d’où la folie est née comme un feu que personne n’arrivera à éteindre et qui se sont déclinés en massacres et en camps. Aujourd’hui Daesh, cet état sans visages et presque sans noms autres que ceux de ces crimes.

Ces folies totalitaires ne cherchent pas tant à convertir qu’à contaminer. La radicalisation n’est pas un enseignement que l’on cherche à partager c’est un poison que l’on inocule aux siens. Les autres ne méritant que de périr. Après l’attentat de Breivik, le roi Harald de Norvège avait demandé que son pays réponde par toujours plus de tolérance et d’amour. Cela est-il aujourd’hui possible ? Dire non est terrible, dire oui n’est pas dans le moment actuel, crédible.

La peste, après des siècles, des millions de morts, des centaines de pages, nous avons plus ou moins appris à la traiter quand elle est limitée et qu’elle reste sporadique, mais le vaccin qui nous débarrasserait  de toutes ses formes et de ses foyers multiples, nous le cherchons toujours.

La base sous-marine, sanctuaire d’histoire contemporaine

S’il y a bien à Bordeaux un monument chargé d’histoire, c’est la base sous-marine. Ce monumental bâtiment, indestructible par n’importe quelle technique, a été construit en 22 mois entre 1941 et 1943 par l’Allemagne nazie pour y accueillir des sous-marins allemands et italiens et nous devrons un jour consulter les archives militaires allemandes conservées à Fribourg, pour en écrire toute l’histoire.

Des milliers d’ouvriers, réquisitionnés dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO) et de l’organisation Todt, ainsi que des prisonniers de guerre ont contribué à sa construction ; ce furent en particulier plus de 3000 républicains espagnols dont 70 y périrent.

C’est ce monument au béton noirci que la ville de Bordeaux vient d’acheter au Grand Port maritime pour l’euro symbolique. Jusque-là rien que de très favorable. Plus discutable la décision qui vient d’être prise en conseil municipal d’en faire une Délégation de Service Public et de le confier au secteur privé. C’est le cas déjà dans notre ville pour de nombreuses structures comme par exemple et de plus en plus souvent des crèches mais la DSP à enjeu culturel est une nouveauté. Elle est d’ailleurs très sélective car elle suppose un droit d’entrée de 7 millions d’euros (pour réalisation de travaux) qui élimine de fait tous les acteurs culturels associatifs.

Le « contrat de concession » qui est proposé aux candidats délégataires (en fait, l’un est déjà ciblé, comme souvent), volumineux et pesant ouvrage, n’aborde pourtant qu’en quelques lignes le caractère mémoriel du lieu et ne dit pas un mot de l’ardente obligation de le respecter et de le magnifier.

Le monument des Républicains espagnols, édifié à leur initiative en 2012 à proximité de la base, est cité avec la mention « à ménager dans la mesure du possible (…) ou le cas échéant proposer des hypothèses de relocalisation satisfaisante ». C’est bien maigre : l’histoire et la mémoire de ce lieu devraient constituer un chapitre entier des obligations culturelles imposées au futur délégataire. Tout incite pourtant à la mémoire et au symbole : sa massivité de plomb de la construction, la noirceur du béton enfoncé dans l’eau invitent à parodier Baudelaire: « l’Histoire est un temple où de vivants piliers/ laissent parfois sortir de confuses paroles/ l’homme y passe à travers une foret de symboles .. ».

Tous ceux qui ont vu ces massives alvéoles de béton, le petit clapotement sombre de l’eau qu’elles dominent ont été frappés de l’étrange magie de ce lieu. Il y a dans le souvenir mêlé de la guerre, du combat des Républicains et de ces eaux tristes quelque chose de wagnérien bien propice à un lieu culturel mais où la dimension mémorielle doit être instamment conservée.

On dit (je ne sais si cela a jamais été confirmé) que des ouvriers ont été emmurés dans ce béton. En tout cas, la base sous-marine a quelque chose d’un sanctuaire. Nous ne devons jamais oublier le sacrifice et la souffrance des hommes.

Violence à tous les étages

De la violence, on dit qu’elle naît de l’incapacité à exprimer autrement. Et c’est fondamentalement vrai. Dans une situation de conflit, celui qui ne maîtrise que quelques centaines de mots de la langue parlée par tous, s’exprime plus immédiatement par la violence que par toute autre forme de dialogue. Beaucoup d’entre nous en font l’expérience pour eux-mêmes. Un texte que l’on écrit d’un jet et qui miraculeusement met en ordre ce qui s’accumulait en soi, apaise la part de violence en chacun de nous. La pulsion devient raison, le geste destructeur  matériau de construction.

Violence aussi, ce renoncement au contrôle de soi que tant d’activités contemporaines favorisent. J’ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog d’un ouvrage américain du scientifique Roy Baumeister  « The loss of control » qui démontre les incitations à la pulsion dont sont porteuses l’éducation, la publicité… et dont profite aujourd’hui l’explosion des troubles comportementaux (obésité, addictions de toutes sortes..) et des modes violents d’expression. Analyse n’est pour autant pas remède, autre qu’individuel. A mieux se connaître, on ne trouve pas pour autant de meilleures armes pour améliorer la société.

« Que faire devant la violence ? » interroge Jean-Claude Guillebaud dans sa chronique de « Sud ouest dimanche ». Pour lui non plus, analyse n’est pas solution. La permissivité de la société est plus elle-même une conséquence qu’une cause et la violence n’est qu’une suite de ce désamour du contrôle de soi et de tout ce qui en relève. Sommes-nous trop riches, trop en paix (je parle des pays occidentaux) pour être capables de porter encore les valeurs de résistance et d’exigence qui ont animé quelques-uns de nos grands modèles des siècles passés ? On rigolerait d’un politique qui se réclamerait du stoïcisme, d’un écrivain qui citerait Sénèque ou Montherlant parmi ses modèles ; ou de quiconque se prévalant de ces vertus austères, aussi démodées que le corset des femmes, qui régissaient la vie privée du Général de Gaulle.

Un point que Guillebaud n’évoque à aucun moment : la drogue. Sans doute n’est ce pas la cause elle non plus -ou du moins pas directement-, mais elle en est aujourd’hui le combustible habituel de la violence, à tous les âges et dans toutes ses variantes. L’usage presque banalisé de produits psychoactifs licites (alcool, de plus en plus consommé par « shoot ») ou illicites (cannabis, amphétamines et produits dérivés, substances de synthèse, héroïne, cocaïne..) sous-tend désormais l’atmosphère de « violence à tous les étages » que nous rencontrons au quotidien.

Les pédopsychiatres constatent un usage de plus en plus précoce qui explique des comportements violents à des âges où ils étaient exceptionnels. Dans un affrontement politique récent, j’ai pu « lire » dans les yeux d’un des manifestants des signes qui n’étaient que trop évidents d’imprégnation. Jusqu’aux terroristes, dans un tout autre ordre de gravité, qui usent des drogues pour combattre et pour perpétrer leurs crimes.

Une fois encore le dire librement ne suffit pas mais l’ignorer serait une erreur. La drogue n’explique pas tout, mais elle amplifie, diminue la possibilité que nous avons de contrôler la violence et elle la rend contagieuse. Elle fait désormais partie de ce jeu terrible qui a si fortement élevé notre seuil de tolérance à la destruction et au crime.

La violence doit être constamment remise à sa place, y compris quand on la rapporte.  On peut lui chercher des explications mais jamais des raisons ; ne jamais la légitimer en donnant plus de place à celui qui a levé la main qu’à celui qui l’a retenue et a cherché à expliquer. Même et surtout quand c’est la violence qui a paru gagner, il faut dire et redire qu’elle est une manifestation d’impuissance, un échec, qu’elle détruit tout, y compris le message dont elle prétend être porteuse. Et qu’in fine, c’est la démocratie elle-même qui est menacée.