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Burkini, burka : l’universalité de l’égalité

Ma réserve sur le burkini  : c’est qu’il n’existe pas de modèle « hommes ». Cela paraît une plaisanterie, c’est le fond du problème. Interviews, chroniques, débats, éditoriaux, citations de candidats divers : pas un pour poser la question en termes d’égalité entre femmes et hommes. Pas davantage d’associations féministes, ni de personnalités s’y référant qui  se soient véritablement exprimées. Reconnaissons-le, les micros se sont tendus de préférence devant les vieux briscards masculins de la politique.

De retour d’une marche sur la plage, par un petit 35° que rien n’allège sauf de marcher les jambes dans l’eau et de recevoir sur la peau embruns et écume des vagues,  j’imaginais ce que pouvait représenter le même exercice dans un vêtement totalement couvrant, sombre ou noir, doublé d’une sorte de cape, serrant d’abord la tête jusqu’au ras des sourcils puis s’évasant pour que la silhouette elle-même disparaisse. Les bons apôtres de la liberté pour les femmes de « s’habiller comme elles veulent », imaginent-ils l’inconfort (en particulier dans la chaleur que les couleurs sombres absorbent), la contrainte des mouvements (spécialement pour la natation ou le sport) et la soumission que suppose ce mouvement ? Quant à la parole, imaginez un instant une femme voulant tenir un discours politique ..

Pour autant, les arrêtés pris par quelques Maires de droite sont en effet ridicules et nous ont légitimement discrédités dans la presse étrangère. Non seulement en raison de l’image choquante de  policiers en armes verbalisant sur une plage une femme habillée de pied en cap, mais plus radicalement parce que cette interdiction est contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Le Conseil d’Etat s’est prononcé sur l’absence de trouble à l’ordre public mais un recours à la Cour européenne des droits de l’homme aurait de même fait condamner notre pays . Pour cette même raison, la France n’a pu légiférer sur le port de la burka que par le biais de l’obligation pour tout citoyen d’être identifié et donc de ne pas garder son visage couvert. L’Allemagne en ce moment même envisage de légiférer, avec la même contrainte, sur une interdiction partielle, limitée à certains lieux.

Le deuxième aspect méritant réflexion, c’est que la présence de burkas, de niqabs, et maintenant de burkinis dans nos sociétés, est un outil politique d’introduction récente visant d’abord à radicaliser les positions de part et d’autre ; mais aussi à créer une sorte d’ « empeachment » du rôle inclusif des femmes dans une société moderne . Le prophète n’a pas changé de point de vue depuis le Coran ; pas davantage, nulle autorité musulmane suprême -puisqu’il n’y en a pas- n’a décidé d’une nouvelle loi sur l’habillement des femmes. Il s’agit de choix politiques, par des responsables politiques, qui comme trop souvent, se font au détriment des femmes afin de les maintenir dans un rôle subalterne de fait.

Nous sommes en effet très démunis devant cet outil politique, et nous, femmes qui avons bénéficié d’une émancipation toujours à défendre mais bien réelle, ne pouvons nous contenter de détourner le regard et de dire « elles sont libres de faire ce qu’elles veulent ». L’éducation des filles, puis leur accès à un travail les extrayant du mariage, de la quasi-séquestration à leur domicile et  du silence politique, constituent les enjeux essentiels. Une étude américaine a montré que lorsque la mère travaille à l’extérieur, les enfants ont moins de comportements déviants et d’attitudes de violence. Gageons aussi que leurs filles seront plus résistantes à l’étouffoir des vêtements couvrants. Le philosophe Edgar Morin éclaire ce rôle de manière définitive : « les femmes, ces agents secrets de la modernité ».

Si nous avons peu d’outils politiques au sens juridiques, nous avons une valeur, qui transcende en ce XXIème siècle, les opinions religieuses et la laÏcité elle-même : l’égalité entre les êtres humains, et donc entre les hommes et les femmes. Cette valeur a pour moi, une égale universalité que la « règle d’or », qui transcende toutes les croyances : « Tu ne tueras point ». Et c’est au nom de cette valeur que nous devons d’abord nous exprimer. Quelque religion que ce soit, quelque constitution que ce soit introduisant une différence entre les hommes et les femmes recevrait de ma part la même opposition.

D’autant plus, nous ne pouvons en tous cas rester silencieuses, ignorer ce maintien très intentionnel aux arrière-postes de femmes dont on sait justement que c’est par elles, d’abord par elles, que la modernité et l’adhésion aux droits universels et à cette valeur d’égalité, l’emporteront.

 

 

 

Peut-on accélérer le temps des religions ?

Sur @franceinter ce 6 août, le recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou s’est exprimé sur les propositions qui naissent pour mettre en meilleure cohérence l’Islam de France et la République. Il a parlé avec une immense prudence, qu’il faut comprendre : ceux qui l’écoutent peuvent s’accrocher à un mot, mal entendre une expression, ne sont pas à même niveau de culture religieuse. Parler à tous, être sûr d’être compris n’est pas chose facile.

Tareq Oubrou est un esprit cultivé et d’une grande finesse. Il déplore avant toute chose ce manque de culture religieuse, de connaissance des textes et de la nécessité de ne pas les interpréter au premier degré mais en fonction de leur contexte historique. Je retiendrai de cet entretien avec le journaliste deux points.

Tout d’abord, cette vérité sous forme de question : »Les Musulmans peuvent-ils faire en deux ans ce que l’église catholique a mis deux siècles à réaliser ? ». Il parlait de l’adéquation entre la pratique religieuse et les règles de la République, laïcité en tête. La réponse est en effet sans doute « non ». Pour autant, le XXIe siècle, peut-il accepter que des croisades meurtrières puissent aujourd’hui avoir lieu? Le temps s’est beaucoup accéléré, la conscience humaine a aujourd’hui intégré un certain nombre de principes qui devraient fonder toute civilisation. L’Islam a besoin d’exprimer aujourd’hui ce que l’on considère comme un dénominateur commun universel (oecuménique) de nos religions : « Tu ne tueras point ».

Deux questions qui lui ont été posées, celle du « burkini » (ou plus généralement du corps intégralement couvert pour les seules femmes). Réponse de Tareq Oubrou : cela ne met pas en danger l’ordre public.

C’est vrai -du moins jusqu’à un certain point- , mais cela est incompatible avec une règle, chèrement acquise, de la République : l’égalité -et en particulier l’égale liberté- entre les hommes et les femmes. C’est sans doute un des points « qui ne peut évoluer en deux ans ». J’ai connu le temps où les femmes n’entraient à l’église que la tête couverte. Cinquante ans plus tôt, elles portaient encore des maillots très couvrants. Sans doute ne nous faut-il pas exiger trop et trop vite, mais n’est-ce pas en la matière une régression à laquelle nous assistons? Là aussi, ne faut-il pas quelque peu bousculer le temps ?

Ecrire est ici pour moi une manière de réfléchir. J’ai grande estime pour Tareq Oubrou,et je suis quelquefois inquiète à son sujet, car sa modération n’est pas admise par tous. Mais, certainement, pour vivre et faire ensemble, il faut aujourd’hui accélérer le temps .

 

 

Suivi et Infogérance par Axeinformatique/Freepixel