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Dans son discours de réception du prix Nobel, Albert Camus a eu cette réflexion prémonitoire « Les générations avant nous ont eu le privilège de construire un monde, la nôtre a la charge de l’empêcher de se détruire ». Je cite de mémoire et assez approximativement. C’est le charme du blog : il est une conversation, pas une dissertation, et l’on parle comme il vient.

Réflexion prémonitoire en effet, plus vraie encore aujourd’hui qu’en 1957 quand elle a été prononcée. Souvent, je me demande « que faut-il sauver absolument de ce monde que nous avons reçu ? » Et beaucoup de réponses viennent, sur des plans très différents. Il m’étonnerait que je ne vous en reparle pas …

Pourquoi aujourd’hui ? Les commerçants viennent de prendre une initiative que je crois importante : faire une campagne d’information et d’interrogation sur l’ ouverture des commerces le dimanche.

Ce n’est certainement pas un petit sujet, mais au contraire un de ceux qui remettent en cause la marche quotidienne de notre société. Cela mérite qu’on ne laisse pas cette ouverture s’imposer ici, puis là, sans une vraie réflexion .

De quoi s’agit-il en effet ?
– de proposer « la consommation » comme distraction principale à ceux qui auront conservé le repos dominical
– de faire qu’une partie non négligeable de la population ne connaitra plus ce repos dominical.
– de déséquilibrer une fois encore le commerce en faveur des grosses structures

Chacun de ces points me paraissent délétères, même si il ne faut pas être à 100% dogmatique et que l’on doive envisager quelques aménagements.

Parmi mes réponses à l’interrogation de Camus « que devons-nous préserver absolument ? », vient toujours en premier lieu « le silence dans la tête des enfants » ; cela signifie : des moments de pause, de jeux calmes, de lecture où ils puissent se construire. Une société où le dimanche des enfants sera occupé à trainer entre les rayons d’Auchan sera définitivement mal en point. C’est valable bien sûr pour les adultes. La consommation ne doit, ne peut pas être la distraction principale des familles. J’avoue que la télévision n’est pas un meilleur choix, ne serait-ce que par ce qu’elle de plus en plus une promotion de la consommation. Plus profondément, je crois qu’admettre achats et consommation au rang de « loisir » , en tout cas de loisir régulier et non occasionnel, marque une vraie démission dans notre conception de l’homme. Le « roseau pensant » ne sera-t-il un jour qu’un « roseau consommant » ?

La référence à Blaise Pascal n’est peut-être pas le meilleur moyen de me disculper : non, je n’ai pas une vision élitiste de l’homme. J’ai simplement la conviction que nous avons tous un cerveau, tous la capacité et l’envie qu’il fonctionne son train, tous la possibilité de trouver plaisir et force à ce fonctionnement. Mais je n’ai pas moins la conviction que le cerveau est un muscle et qu’à force de le gorger de conneries, de l’entrainer -si l’on peut dire- à une passivité stupide, nous plongeons notre société dans un désarroi où elle se sent mal et qu’elle occupe en s’anesthésiant et en doublant la dose de ces mêmes conneries : achats, télé, jeux et autres drogues.

Pardon, pour le vilan gros mot : il est venu comme ça, je l’ai gardé. Le premier mot qui vient naturellement à l’esprit est presque toujours le plus juste.

J’ai un poil divergé de mes commerces du dimanche, mais pas tant que ça. Je reviens à la surconsommation: bien que l’on dise qu’elle soit génératrice de croissance, je suis persuadée qu’elle est nocive et que nous en prendrons conscience. Cela commence maintenant avec la dénonciation de la surconsommation d’énergie, des emballages inutiles, des tennis vendus (et jetés) par millions… Une autre remarque simple est de dire que le pouvoir d’achat global n’augmentera pas : le répartir sur 7 jours au lieu de 6 n’améliorera ni la condition des acheteurs ni celui des vendeurs. Et pourtant, c’est ce qu’on espère : que l’on achète plus et encore moins bien, pour que le profit final soit plus grand.

Faire qu’une partie non négligeable de la société soit exclue du repos dominical n’est pas une responsabilité sociale moins grande. J’en parlais hier avec quelqu’un qui a tenu une de ces épiceries ouvertes 24 h sur 24, et qui disait simplement : quand tous les gens partent pour le réveillon et qu’on part bosser, on se sent drôle… Tout est dit. Notre société n’est pas si riche de repères et de rassurements qu’il faille ajouter aux risques de désocialisation et d’altération des liens familiaux et amicaux. Il n’y a pas besoin d’être un grand « psy » pour savoir qu’une autre des causes du mal être de notre société est la perte des liens sociaux. Les parents doivent être disponibles pour aller marcher le dimanche à la campagne, prendre le vélo tous ensemble. Parents ou pas parents doivent pouvoir faire un match de foot, une sortie botanique (beaucoup trop oubliée !).. où rester paisiblement à la maison, chacun vacant à ses occupations, ses lectures et même son travail. Et au passage, interrogeons-nous sur ceux qui seront privés du repos dominical : les petits commerçants, les vendeuses, ceux qui ont besoin d’un supplément de salaire pour boucler leur budget ou ceux qui devront eux mêmes tenir leur magasin, faute de pouvoir endosser une embauche. En aucun cas les PDG..

Le troisième point n’est que trop évident et la phrase précédente l’introduit : généraliser l’ouverture du dimanche, c’est une fois de plus, favoriser le commerce de masse. Le boucher qui intervenait hier après le billet précédent et qui est dans son magasin chaque matin à cinq heures ne pourra pas assurer, la parfumeuse indépendante non plus (il n’y en a plus qu’une à Bordeaux, et elle est au Grand Parc, j’y tiens !), la marchande, si talentueuse, de produits Italiens place Charles Gruet pas davantage… Les quartiers ne seront pas plus animés le dimanche, ils seront au contraire de plus en plus désertifiés le reste du temps. La viande, l’huile d’olive et les pâtes seront achetés plus souvent encore dans les super marchés, ces repaires de vie, de luxes abordables que sont ces petits magasins finiront de disparaitre.

Ne soyons pourtant pas dogmatiques. Un adulte sur deux, en ville, vit seul. On peut légitimement avoir le dimanche envie de se promener dans un endroit vivant, de voir du monde, d’entendre du bruit.. Je serais pour ma part assez favorable à ce qu’un quartier puis l’autre offre un pôle de vie. Un dimanche matin à Pessac, un autre à Saint Augustin, un autre encore cours Portal (ce qui correspondrait pour chaque quartier à un ou deux dimanches par an) pour que l’on puisse découvrir un nouveau quartier, trouver éventuellement des étalages inattendus.. Cela favoriserait le commerce de proximité, ferait connaître les quartiers, et permettrait qu’il y ait dans la ville un lieu de chaleur et d’animation sans obliger les commerçants à une astreinte régulière. J’aimerais aussi que le premier dimanche du mois à Bordeaux soit un vrai dimanche populaire et que par exemple musées et expositions soient ouverts et gratuits pour tous. Je l’ai proposé en Conseil municipal : horreur, que n’avais-je dit !!.. Seules, comme on sait, les collections permanentes sont accessibles gratuitement).

Il y a tant de propositions meilleures à faire, tant d’idées à creuser.. « Dimanche à Auchan » ou « Dimanche à Orly », voilà en tout cas un vrai sujet de débat, un vrai choix de société qui concerne chacun de nous

  • on se souvient de Gilbert Becaud chantant :

 » »Moi, j’irai dimanche à Orly,
Le dimanche, il y a des oiseaux
Qui s’envolent pour tous les pays… »

Même si ce n’est plus tout à fait vrai, si le rêve n’est plus le même dans les aéroports, l’image est belle…

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