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Je ne l’ai formalisé que progressivement, mais, au fil des mois, l’association toujours plus pregnante de « souffrance » à « travail » et pire encore de « suicide » à travail a été pour moi une sorte de choc, de remise en cause, d’aberration, de révolte, vraiment grave, vraiment importante et si j’ose dire radicalement politique.

Qu’on me pardonne de personnaliser. Je ne le fais que parce que je sais que je ne suis pas seule dans ce cas. Plusieurs générations qui ont vécu le travail comme central de la construction de la personnalité comme de la société elle-même, qui y ont vu en premier lieu un outil d’identité et de liberté -en tout premier lieu pour les femmes- sont violemment agressées à l’idée que quelqu’un d’apparemment sain se rende sur les lieux de son travail pour clamer sa souffrance en se suicidant.

Non qu’il n’y ait pas, presque obligatoirement, de la souffrance au coeur même du travail. Je ne parle pas même du dos cassé du maçon, des mains rougies de la champignonniste qui travaille dans le froid et de la tête explosée de la vendeuse qui supporte toute la journée une sono tonitruante et débile. Je parle de la souffrance inhérente à l’exercice même de tout travail : expérimenter, tenter de vaincre la difficulté, s’affronter au réel, quelquefois l’emporter, bien souvent échouer et recommencer. C’est le chirurgien qui affronte un accident opératoire, un mécanicien qui voit une pièce se briser, une DRH qui doit assurer un service avec la moitié de son équipe. Marx appelait cela « le travail vivant », c’est à dire le travail à l’épreuve du vivant.

Cette souffrance est sinon normale, obligatoire à des moments que l’on souhaite les moins nombreux possibles. Ces moments sont également constructeurs de celui qui les éprouve pour peu qu’ils soient « reconnus » et ce mot a bien des sens.

Le désastre, c’est le travail qui vainc, qui humilie, qui isole et qui, directement ou indirectement, détruit. C’est le travail où l’on se rend en ayant peur, en sachant que l’on ne sera ni regardé, ni apprécié, que l’on ne parlera à personne, que l’on sera seul sur sa machine ou à son bureau sans autre désir que celui que l’heure passe.

Le problème est éminemment complexe. Le travail en tant que tel n’est pas seul en cause, le malaise social, beaucoup plus général qui fait que les cas de dépression augmentent de manière épidémique, que les autres affections psychiatriques sont elles aussi plus nombreuses, y entre pour une part. La souffrance au travail réunit à la fois les souffrants qui travaillent et ceux que leur travail fait souffrir. La somme des deux et ses conséquences émarge pour 2 à 3% du PIB dans les pays européens. Première raison d’en faire un dossier prioritaire. Souffrance, on ne l’a pas assez compris, est antagoniste de performance.

Les causes de la souffrance liée au travail sont nombreuses. En tête de peloton, sans aucun doute, le rétrécissement du marché de l’emploi et la précarisation du travail qui font que nombreux sont les salariés qui vivent dans la crainte de perdre leur emploi. Ce risque ouvre aussi la porte a des conduites profondément délétères de petits ou grands chefs qui utilisent ce risque dans leur management. « Si vous n’êtes pas content, il y en a des dizaines pour vous remplacer ». Le droit du travail protège encore mais le marché du travail fragilise. Les emplois à durée déterminée sont concernés en premier lieu.

La pression, la définition d’objectifs individuels à remplir dans un temps déterminé, la mobilité imposée, sont également en tête des motifs de souffrance et particulièrement de suicide comme on l’a vu dans de grandes entreprises avec aujourd’hui un effort pour y remédier.

Presque dans tous ces exemples, se profile en arrière plan, l’isolement du salarié. Sa situation ne s’inscrit pas dans un effort ni dans un destin collectif, il est mis en face d’une situation à risque qui le concerne individuellement (par ex sa mutation), d’un objectif qui le met en cause personnellement et qu’il ne peut pas partager, voire qui le pose en concurrence avec ses homologues et distend ses rapports avec eux. Chaque « plan social » fait culminer cette concurrence : lequel sera écarté, lequel sera épargné ?

L’état du dialogue social dans l’entreprise, le fait que l’avis des salariés soit ou non sollicité sur les conditions de travail et les moyens de les améliorer, mais aussi sur l’organisation et la gestion du travail constituent des paramêtres essentiels, comme bien sûr l’existence d’un service de santé au travail. On sait la faiblesse numérique des médecins du travail et la réforme votée en juillet 2011 apparait davantage comme une réforme destinée à gérer la pénurie qu’à améliorer la santé au travail.

Tous ces éléments seront au coeur de la conférence-débat que nous tiendrons le lundi 5 mars à 18 h 30 à l’Athénée municipal de Bordeaux autour d’Alain Vidalies. Elle s’inscrit dans la campagne de François Hollande mais la question est si fondamentale que je souhaite y inviter tous ceux qui, comme tant d’entre nous, veulent tout mettre en oeuvre pour que le travail retrouve son sens et sa valeur.

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