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Libre et loyale

Et voilà, je me suis trouvée le 9 avril 2014 (jour du remaniement) comme un enfant auquel on a tapé sur les doigts et qui ne sait pas pourquoi. Si le maître d’école était nul, si on ne le comptait pas parmi ceux qui justement comptent pour soi, on s’en tirerait avec quelques grimaces aux copains de la classe, une caricature que l’on ferait circuler de table en table, et il n’en resterait rien.

Mais justement le maître compte et c’est pourquoi j’ai d’abord parlé de lui. Il appartient à un groupe dont je ne voudrais rien de faible ou d’inutile, rien plus encore que je ne puisse comprendre. Il est le chef de notre équipe.

Ces 4 mois depuis le remaniement m’ont amené à une question qui n’est pas légère : peut-on être libre et loyale ? Cette question, beaucoup sous une forme ou sous une autre se la posent au Parlement. L’axe majeur de la politique d’effort de ce Gouvernement comme du précédent n’est pas aisé à faire partager : là, je n’ai pourtant aucun doute. Payer chaque semaine en intérêts de notre dette publique une somme supérieure à celle dont j’ai disposé pour élaborer la loi dite « d’adaptation de la société au vieillissement » est inacceptable, va obligatoirement dans le mur et conduit à la paralysie de toute politique sociale (pour mémoire, les intérêts de la dette nous coutent 825 millions par semaine, la loi vieillissement dispose de 645 millions et avec cette somme, améliorera concrètement la vie des Français !)

Le gouvernement Schröder en Allemagne est passé par cette étape d’efforts, bien souvent incompris et qui ont coûté le pouvoir au parti social-démocrate. Aujourd’hui, cette même Allemagne met 6 milliards d’euros sur la table pour assumer le coût de la grande perte d’autonomie.

Pour autant, outre l’axe politique qui est le nôtre (emploi, emploi, emploi..), beaucoup s’interrogent sur telle ou telle mesure, désapprouvent telle nomination, réfutent telle décision et réclament son contraire. La question s’ouvre alors : peut-on en tous points être libre et loyale.

La réponse est non : pas en tous points. Il faut alors s’en tenir aux points principaux et ne déroger en rien sur ce que l’on croit important, où l’on pense avoir vraiment quelque chose à dire (exemple, me concernant : la politique anti-tabac) mais ne pas systématiquement prendre la parole sur tout, au risque de fragiliser l’essentiel de la politique du Gouvernement. Non par intérêt, mais par loyauté, la vraie : si nous ne réussissons pas, si nous ne donnons pas à ce Gouvernement le maximum de chances de réussir, c’est tous les Français qui échoueront. Simplement dit, je ne vois pas aujourd’hui d’alternative, et celle(s) que l’on évoque me font peur ou me rappellent l’échec majeur du quinquennat précédent.

Libre donc et loyale, c’est possible à condition de préserver un espace de quant à soi dont, au demeurant, le pays et l’Histoire se passeront sans difficulté.

La situation singulière d’une petite dizaine d’entre nous (les Ministres non reconduits) pourrait faire partie de ce quant à soi. Pourtant je l’en extraie, non en tant que telle mais parce que cette exception culturelle française qu’est le remaniement mérite qu’on l’examine du sous l’angle du parti pris donné à ce blog-feuilleton : contribue-t-il à faire aimer la politique et ceux qui la pratiquent ?

Vaclav, explique leur…

Quinze ans, il a passé 15 ans à lutter contre un cancer du poumon, délai extraordinaire ce cancer tuant vite et ne connaissant pas les récidives tardives ou de long cours d’autres formes de cancer.

Le cancer le plus fréquent du au tabac qu’est le cancer broncho pulmonaire tue vite, mais surtout beaucoup ; 5 à 10 % de guérison, chiffre stagnant depuis le début de mes études de médecine, il y a, à un poil près, un demi siècle.

Il tue vite et aussi, il tue mal. Et il faut avoir vu un malade mourir étouffé pour se dire qu’on n’arrêtera plus jamais de travailler à nous faire sortir de ce poison par lequel on légalise le suicide.

Havel est il mort étouffé comme tant d’autres, après ce que l’on appelle pudiquement une « complication pulmonaire » ? Nous ne savons presque rien. Même faire le lien entre tabac, cancer et sa mort, personne ou presque ne l’ose et ça me révolte. On tourne autour du pot, on pratique une sorte d’omerta bienséante qui n’est certainement pas du genre d’Havel lui-même. Havel, son talent inspiré, sa noblesse de grand seigneur de l’esprit, préoccupé de tout autre chose que de quotidien, ce donneur de sens à son pays et à l’Europe, Havel qui aurait eu sans cela 20 ans à vivre, est mort fracassé, jeté dans la tombe immense du tabac. Imagine-t-on un lac immense où l’on viendrait chaque jour charrier 150 000 corps ? Et tout cela, toute cette souffrance, pour engraisser 4 multinationales-gangster.

A peine quelques phrases dans la profusion des articles de journaux « depuis 1996 où il a été opéré d’un cancer du poumon, il n’a cessé de lutter contre la maladie ». S’imagine-t-on ce que c’est, de traitements en récidives et de récidives en traitement, de lutter 15 ans contre la maladie ?

Est ce qu’il n’aurait pas été mieux employé de continuer à être à plein temps ce continuel dissident qu’il fût même au pouvoir ?

« Il aurait pu mourir d’autre chose », ai-je entendu. Variante de « il faut bien mourir de quelque chose » que l’on me sert à répétition pour ringardiser cette bataille contre le tabac, supérieure à tant d’autres et à laquelle je ne renoncerai jamais.

Il faut (aussi) bien vivre de quelque chose…