m

Tabac : l’urgence de la possibilité de l’action de groupe

Ententes illicites sur les prix, tromperies sur la teneur en goudrons et en nicotine des cigarettes, absence de tout avertissement sur le risque d’addiction…  Quand le couperet de l’action de groupe s’abattra-t-il sur les méfaits des cigarettiers ?

J’ai soutenu cette possibilité d’action de groupe pour les victimes du tabac à plusieurs reprises à l’Assemblée, quelquefois écoutée d’une oreille attentive mais, au final, toujours avec la même réponse : en droit français, c’est trop difficile, cela créerait des difficultés et bla et bla..
Difficile c’est vrai, j’ai consulté des juristes-experts* , ils ont vu là des obstacles à écarter, mais justement la loi est faite pour cela. C’est bien la volonté qui manque.

Aux Etats-Unis et au Canada, les « class actions » ont amené à des amendes de plusieurs milliards pour l’industrie du tabac. C’est à partir de ces chiffres que les cigarettiers commencent à regarder, au-dessous les profits l’emportent de beaucoup. Même outre-Atlantique, les procédures sont longues, souvent des années, mais le résultat est là : les pays anglo-saxons sont très en avance sur nous dans la lutte contre le tabagisme.

Le dernier scandale qui vient d’être porté au jour en France par une plainte du @CNCT , celui de la tromperie sur la teneur réelle en goudrons et nicotine, a été révélé en réalité par les cigarettiers eux-mêmes : une marque en a accusé une autre de mensonge sur les capacités de ses filtres. Sauf que.. Le mensonge était général et que les tests, effectués par des « machines-fumeuses »,  se sont révélés truqués puisqu’ils ne rendaient compte que de la capacité des filtres à réduire la teneur absorbée au travers de dispositifs n’exerçant  aucune pression sur la cigarette, comme le font les lèvres et les doigts. Résultat : vous croyez fumer un paquet, vous en fumez dix..  La tromperie relève de la même logique que celle du « dieselgate ».

Espérons que les conséquences seront au minimum les mêmes : de considérables amendes et, plus encore, une dévalorisation de l’industrie du tabac capable d’amener à des politiques coordonnées entre les pays et, en particulier, à la reconnaissance pour les victimes du tabac d’en appeler au secours de la justice.

 

*en particulier Pierre Kopp, juriste et expert international, qui est l’avocat du @cnct (Comité National contre le Tabac) dans la plaine en cours

 

Augmentation du prix du tabac : le back office

Au 1er mars 2018, le paquet de cigarettes coûtera un euro de plus grâce à une hausse de la fiscalité amenant à une augmentation théorique de prix de 1,10 euros. Enfin, une mesure significative qui vient après celle de novembre dernier de 30 centimes et démontre la volonté incontestable de la Ministre de la santé de parvenir en novembre 2020 au paquet à 10 euros.

Cette mesure ne va cependant pas sans arrière-plans et sans surprises. Le leader du marché français Philip Morris qui détient la marque Marlboro  (25% des ventes en France) a décidé de réduire ses marges et de n’augmenter ses prix que de 0,70 euros, ce qu’il va récupérer largement en gagnant des parts de marché sur ses concurrents avec un paquet à 8 euros nets. Il est ainsi assuré de ne pas souffrir de la réduction globale des ventes qui est attendue.

Attendue en particulier par… les buralistes, qui ont eux aussi bien l’intention de n’en pas pâtir. Ils viennent de signer avec l’Etat un nouveau « contrat » augmentant de 100 millions d’euros les libéralités dont ils bénéficient déjà. Cette augmentation est présentée comme une aide à la diversification de leur activité , ce qui est formulé avec un vocabulaire finalement assez cynique « il s’agit de diminuer la dépendance des buralistes au tabac ».

Cent millions d’euros…  Pour (courte) mémoire, il y a 48 heures, le Président Macron s’est déplacé le 3 février au Sénégal pour annoncer une contribution de 200 millions d’euros au Partenariat mondial pour l’Education en Afrique ; la Ministre de la santé elle-même a promis un supplément de 50 millions d’euros au budget prévu pour les EHPAD. Le lien avec le contrat obtenu par les buralistes n’a été fait par personne. Et me vaudra certainement de généreuses insultes.

 

 

Chute record du tabagisme en Grèce

Ce qu’aucune campagne de prévention n’aurait pu réussir, la crise économique grecque l’a obtenu. S’il ne faut pas se réjouir de la cause, la conséquence constitue une démonstration remarquable des facteurs de prévention.

Les Grecs, il y a dix ans, tenaient le pompon européen et même au- delà, de la consommation de tabac, nous devançant largement avec un taux dramatique de 36,7% de fumeurs. La crise économique advint et les pressions européennes de réduction des dépenses. En 2017, ce taux n’est plus « que » de 27%.

Vingt-sept pour cent de trop, mais c’est la chute spectaculaire de dix points en cinq ans qu’il faut saluer : dans aucun pays, aucune politique, aucune campagne de prévention n’a fait aussi bien. Dans le pays même, la loi anti-tabac n’avait eu aucun véritable effet.

C’est bien sûr l’augmentation du prix relativement aux moyens financiers qui est le fait déterminant. Mais ce n’est pas tout à fait aussi simple : ce sont chez ceux qui gagnent le moins mal leur vie que l’on enregistre la plus forte diminution. Autrement dit: les plus informés ont été les plus diligents à percevoir la double dimension de la réduction de leur moyens financiers : pour les individus et pour le système de santé qui les prive aujourd’hui de l’accès aux traitements coûteux des cancers du tabac.

Cette complexité entre peut- être aujourd’hui dans la volonté très forte des pays africains de « décrocher » du tabac et surtout de ne pas se laisser harponner par les efforts considérables de l’industrie du tabac pour envahir ce continent prometteur. J’étais il y a quelques mois au Benin pour participer à la rédaction d’un projet de loi anti tabac. Comme je m’émerveillais de l’engagement des députés, l’un d’eux m’expliqua sobrement : « On a la pauvreté, l’absence de matières premières, à peu près toutes les grandes pandémies … On n’a pas besoin du tabac en plus ! »

Philosophie grecque ou bon sens multi-séculaire des peuples, nous ne sommes en réalité pas très loin de devoir nous y résoudre : si nous ne réduisons pas drastiquement les maladies évitables (celles dues au tabac en premier lieu), nous n’avons aucune chance d’assumer le coût des progrès technologiques et thérapeutiques de la médecine.

 

 

 

 

 

Hommage à Johnny Hallyday

En tant que cancérologue, je sais que quelqu’un qui ne veut pas que soit fait mystère de sa maladie, voire que celle-ci soit largement connue, se situe dans une communauté à laquelle il veut adresser un message.
Communauté avec les malades du cancer, communauté aussi avec les malades d’un type particulier de cancer, à la cause bien identifiée. Je me souviens d’un surfer, à la carnation australienne (yeux bleus, peau claire, parsemée de grains de beauté) bien qu’il fût biarrot qui m’a donné alors que je le soignais pour un mélanome avancé, l’injonction suivante concernant ses congénères : « Dites-leur qu’il faut se protéger (du soleil), dites leur que c’est dangereux ».

Je n’évoque ce souvenir qu’en relation avec la volonté de Johnny Hallyday que soit connue la nature de son cancer. Nous ne saurions pas qu’il est mort d’un cancer du poumon sans qu’il n’ait délié ses médecins du secret médical et son entourage du secret tout court. Grand fumeur, comme l’a rappelé en ce 6 décembre son amie Line Renaud (« plus il fumait, plus sa voix était belle »), l’on peut dire que Johnny est mort du tabac. Comme avant lui Michel Delpech, Johan Cruyff, Yul Brynner, ces trois-là ayant fait de leur bouche même la relation avec le tabac (et les deux derniers ayant en plus enregistré des spots contre ce poison), ce qui ne fut pas le cas de Johnny.

Pourquoi ce rappel ? Pour répondre à ceux (peu nombreux, et parmi eux plusieurs buralistes) qui considèrent comme indécent mon message d’hommage à Johnny : « Hommage à Johnny Hallyday , qui a voulu que l’on connaisse le nom et la nature de sa maladie. Merci de ce message, merci de ce courage ».

Car il y a beaucoup de courage à cela : accepter que l’on nomme aussi précisément la maladie suppose qu’on la connait soi-même et qu’on la valide dans toutes ses implications.

A ne pas permettre d’incarner les méfaits du tabac, on les méconnait. Notre souffrance devant les visages et les noms des victimes du Bataclan, a multiplié notre haine du terrorisme. C’est aussi parce que, pour moi, les méfaits du tabac ont le visage et le souvenir de la souffrance de tant d’amis et de malades, que mon combat contre ce fléau ne cessera jamais.

J’y ajoute l’immense regret de tant d’années de création perdues par tant de musiciens, d’écrivains, de metteurs en scène de génie, d’acteurs inégalés… Entre d’Ormesson et Johnny Hallyday qui se sont suivis dans la mort, il y a ces 20 ans que le tabac, en moyenne, dérobe à nos vies.

 

« Mon ennemi, c’est la finance ! »

En matière de santé, pas de doute, l’ennemi c’est bien la finance. Nous sommes aujourd’hui en train de faire exploser les progrès médicaux du siècle dernier par des addictions et des maladies comportementales qui sont pour une très grande part causées par des groupes financiers cyniques qui sacrifient des générations de jeunes gens sur l’autel de leurs bénéfices.

En tête de peloton: les cigarettiers et les alcooliers. Parlons ici des seconds, à la lumière de plusieurs publications alarmantes*.

Ce sont aujourd’hui 6% des élèves de 11 ans et 41% des élèves de 15 ans qui déclarent avoir été ivres au moins une fois dans le cours de leur vie. Parmi les ados de 17 ans, ils sont 58,9% à avoir été ivres, dont 25,3% plus de trois fois pendant la dernière année.

Ces états d’ivresse découlent de la pratique de plus en plus fréquente du « binge drinking » (« biture express » ou « défonce alcoolique ») et, grossièrement, plus de la moitié des jeunes avouent s’y adonner, et pour la plupart, continuer à le faire ; avec pour conséquences à court terme des difficultés de concentration et des troubles de l’attention et de la mémoire. Les effets à long terme seront d’autant plus graves que l’alcoolisation a débuté tôt.

Même gravité pour le tabac, et derrière, finalement, la même cause : des puissances financières considérables et d’un cynisme à la mesure de leurs moyens ; des Etats et leurs banques qui ne méprisent pas le fait d’abriter ces puissances financières et, à l’occasion, de les protéger ou de les favoriser. Et bien sûr, des lobbies puissants et des stratégies de communication visant volontiers le public vulnérable des jeunes (par exemple par le biais du cinéma).

« Mon ennemi -notre ennemi- c’est la finance », en matière de santé, et il faut l’expliquer : les jeunes qui pensent s’émanciper en fumant ou en buvant tombent dans les rets d’un pouvoir économique qu’ils contestent par ailleurs,  les « libertaires » qui traitent d’ « hygiénistes » ceux qui dénoncent ces pratiques font le jeu de ces mêmes financiers. Et, toujours davantage, ce qui était un  comportement à risque devient une addiction, cette addiction se propage de manière épidémique (et en premier lieu, parmi les jeunes) et nous nous trouvons aujourd’hui en face de « pandémies financières » qui touchent à des degrés divers tous les pays et contre lesquelles nous butons.

*Amine Benyamia et Marie Pierre Simatier « Comment l’alcool détruit la jeunesse », ed. Albin Michel; Martine Daoust, Mickael Naassilia « Prévention de l’alcoolisme, l’Ecole doit se réveiller ».  Tribune dans « Le Monde », suppl. Science et médecine, 19 octobre 2017