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Casinos : « les pauvres ne sont pas riches, mais ils sont nombreux »

(Intervention au Conseil municipal de Bordeaux le 17 septembre 2018)

Le Gouvernement vient de présenter un plan de lutte contre la pauvreté, dont beaucoup de mesures marquent une intention positive pour réduire le nombre de 10 millions de pauvres dans notre pays. Plusieurs chapitres sont cependant absents, dont l’un, fondamental, qui est la fabrication de la pauvreté. C’est comme si, voulant réduire une inondation, on se contentait d’écoper en oubliant les robinets qui sont ouverts.

Car c’est d’abord aux pauvres, en tout cas aux pas riches, que s’adressent les casinotiers. Le jeu est aujourd’hui un impôt sur les plus vulnérables. Comme le disait le regretté Joseph Caillaux*  « les pauvres ne sont pas riches, mais ils sont nombreux », ce qui explique les bénéfices considérables engrangés par ces établissements.

Or cet impôt-là, contrairement aux autres qui sont plutôt dissuasifs, est source d’une addiction qui garantit la durabilité des revenus qu’il engendre et s’il profite aux uns**, il alourdit la charge financière des hôpitaux psychiatriques, pourtant en grande difficulté financière, où les services d’addictologie gagnent continument en nombre de malades, en particulier par l’augmentation des cas de joueurs pathologiques.

Au sein de notre groupe***, désireux de loyauté dans nos déclarations, nous nous sommes posé la question « si nous étions aux affaires que ferions-nous ? »

Nous sommes tombés d’accord sur une première réponse : nous en finirions avec l’implantation des casinos à proximité des quartiers populaires.

Dans sa grande sagesse d’alors (1907), l’Etat avait réservé l’implantation des casinos aux lieux de villégiatures ou de cure ; Pour le dire simplement : de manière assez saine, il autorisait que l’on plumât les riches, mieux encore les très riches, mais que l’on épargnât les pauvres.

C’est hélas Jacques Chaban-Delmas lors de ses derniers mandats qui obtint une dérogation pour Bordeaux par un amendement si plein de détours qu’on y trouvera toujours une justification. Cet amendement a été revu et aggravé et pour autant, je m’interroge de savoir si notre opéra présente bien annuellement 73 productions lyriques (l’une des conditions requises).

Eh bien, nous plaiderions pour une révision de cette dérogationet une révision de cet amendement dont notre ville est principale bénéficiaire mais puisque le casino de Bordeaux est le 3èmeplus productif de France. Le plan pauvreté eût constitué une superbe occasion pour la modification des régles d’implantation.

Deuxième décision nous ne confierions pas la prévention du jeu pathologique à l’agent pathogène, c’est à dire aux casinotiers eux-mêmes. Demande t-on aux cigarettiers de lutter constre le cancer pulmonaire ?

Une prévention utile est pourtant possible. Pour chaque machine à sous où il est indiqué «Sur cette machine, 100 000 euros ont été gagnés le 4 septembre, une autre où il est indiqué « sur chacune de ces machines ont été perdus 50 000 euros (moyenne annuelle)****. On peut aussi mettre en regard de la machine « gagnante » la machine la plus performante (c’est à dire la plus « perdante » pour les joueurs) dont le revenu annuel pour le casino est lui aussi de l’ordre de 10 000 euros. Ceci devrait en effet être connu de tous. Au lieu de cela, les casinotiers font publicité de leurs produits dérivés pour contourner la loi sur la publicité, comme ce matin précisément sur toute une page de Sudouest

Troisième axe , nous réduirions les horaires d’ouverture dont l’amplitude est de 18 heures par jour. (10 h à 4 h du matin.  L’amplitude d’ouverture est de 18 heures ! Quelqu’un dans cette salle peut il démentir que quelqu’un qui se rend au casino dès 10 heures du matin est soit chômeur, soit retraité et qu’avec certitude il est dans un état de désarroi et de désoeuvrement qui est la porte ouverte à l’addiction

Et enfin, nous n’engagerions pas notre ville pour 15 ans comme vous vous proposez de le faire. C’est un contrat léonin que vous imposez aujourd’hui aux Bordelais et à la suite de leurs maires à moins que vous même n’envisagiez 3 mandats supplémentaires

Il y a 15 ans la prise de conscience du réchauffement climatique n’avait pas la même acuité qu’aujourd’hui. Dans 15 ans, l’insoutenabilité sur tous les plans, humains et financiers, des maladies évitables aura certainement atteint le meme niveau. Et nous continuerions à entretenir ces maladies pour le sur-enrichissement de quelques uns . Seule la non délivrance par l’Etat d’une autorisation de jeu serait considérée comme insurmontable et définitive ainsi bien sûr que les cas de force majeur que sont inondations ou tremblement de terre. La Mairie quant à elle ne se voit attribué aucun droit

D’autres points nous posent question

1-La nouvelle société délégataire qui vient opportunément remplacer la précédente –ce n’est jamais sans raison- conservera-t-elle bien la charge des difficultés et des litiges que nous avons mis à jour ? Un chapitre sur les droits de proprièté intellectuelle sur tous documents antérieurs suffit-il à nous garantir ? Je dis très clairement que votre opposition devrait pouvoir recourir à un avocat expert en contrats civils aux frais de la municipalité si nous étions dans une démocratie qui se respecte.

On se souvient en effet qu’en décembre 2015 les frais de rénovation de l’hôtel aquitania ont fait l’objet d’un abattement fiscal de 4 524 186 euros pour la SATB, ce qui est remis en cause par la revente très opportune de l’hôtel après abattement. A notre connaissance la régularisation en faveur de la ville n’a toujours pas eu lieu alors que celle ci est en recherche de recettes fiscales.

2- Vous vous réjouissez qu’un seul projet, issu d’un seul groupe financier, vous ait été présenté ? Mais ne savez-vous pas que casinotiers comme cigarettiers pratiquent des ententes commerciales, de manière qu’aucune structure ne les mette en concurrence et obtiennent ainsi de avantages qu’ils ne veulent en aucun cas concéder.

Nous vous demandons sur tous ces points, dont le dernier des réponses et des garanties précises.

Dans tous les cas et comme nous le faisons depuis la première délibération sur le sujet le 24 fevrier 97 , nous voterons contre, contre ce contrat marchand de malheur et de maladie

*joseph Cailloux, « inventeur » de l’impôt sur le revenu

** « Vous voulez gagner de l’argent au casino ? Achetez-en un » M.Partouche

*** Intervention de @GillesSavary sur la création d’un casino à Bordeaux

 

 

« Tomber pauvre », vous avez dit « tomber pauvre », M le Président ?

Dans une sorte de sketch diffusé sur les médias sociaux et sans doute pas totalement spontané, Macron inaugure l’expression « tomber pauvre ».
L’usage du mot « tomber » m’a souvent interrogée en particulier dans « tomber amoureux », comme aussi dans « tomber enceinte », deux situations qui n’évoquent pas la chute dans un état fâcheux et j’oserais dire que « monter amoureux » me paraitrait plus proche de l’état particulier où conduit le fait d’être amoureux.

« Tomber malade » est plus justifiable. Mais qu’en est-il de ce « tomber pauvre »? L’impression de descente vers un état moindre n’est-elle pas porteuse de quelque nuance freudienne, je ne dirais pas de mépris mais en tout cas tout à fait contraire aux enseignements de la bible ?
Et pour le moins, à celui qui « tombe pauvre » ne faut-il pas une main pour aider à le relever ?

Pauvreté : l’inversion de la courbe

Jusqu’à 2013, la courbe de la pauvreté et les indices mesurant les inégalités ne cessaient de monter. Les chiffres publiés aujourd’hui par l’INSEE montrent qu’au contraire, celle-ci vient de s’inverser. C’est une nouvelle majeure malgré le caractère encore modeste des chiffres. L’aggravation permanente que nous connaissions n’était tout simplement plus tolérable.

Les chiffres ne tombent pas du ciel : c’est une batterie de mesures, au premier rang desquelles le « plan pauvreté » voulu par Jean-Marc Ayrault dès le début du quinquennat commence de porter ses fruits. Deux milliards d’euros y ont été consacrés dans une indifférence presque complète des médias et, aujourd’hui un oubli que les données de l’INSEE viennent heureusement réveiller.

L’amélioration globale du taux de pauvreté n’est que de 0,3 % (14% au lieu de 14,3%). Ceci s’explique par la relative stagnation du pouvoir d’achat des retraités. Rappelons à ce propos que les mesures de la loi vieillissement que j’ai élaborée -en particulier l’amélioration significative de l’APA- ne prendront effet qu’à compter du 1er janvier 2016.

La réduction concerne principalement les jeunes adultes et les mineurs. La pauvreté des enfants de familles monoparentales passe de 43,2% à 39,6% (-3,6%). Les chiffres demeurent cependant dramatiquement élevés : un enfant pauvre est marqué pour la vie et ses chances sont diminuées.

Les inégalités se réduisent et l’indice de Gini qui mesure la distribution des revenus diminue et tend davantage vers zéro qui signifie la parfaite égalité. Il passe ainsi de 0,305 à 0,291. La distribution par l’impôt fonctionne : 70% des augmentations ont été supportées par les 10% de Français les plus riches. Cette année 9 millions de ménages vont sortir de l’impôt avec la suppression de la 1ère tranche, ce qui accentuera cette réduction des inégalités. On est très loin du « bouclier fiscal » de 2007 qui protégeait les plus riches..

L’intensité de la pauvreté se réduit aussi. Rappelons qu’on appelle « pauvre » en termes statistiques une personne qui perçoit moins de 60% du revenu médian des Français. Le revenu moyen de ces pauvres passe de 791 euros par mois à 802 euros.

Les principales mesures qui ont permis ce premier pas dans la réduction de la pauvreté sont les suivantes : revalorisation du revenu de solidarité activité (RSA), augmentation des plafonds d’accès à la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C), l’aide à l’acquisition de la complémentaire santé (ACS), le contrat d’insertion pour jeunes non qualifiés (garantie jeunes), la nouvelle prime d’activité basée sur la fusion de la prime pour l’emploi et du RSA activité, l’extension de cette prime aux moins de 25 ans, l’amélioration de l’accès aux droits qui demeure cependant très insuffisante. S’ajoutent à cela les mesures en direction du logement des plus pauvres.

« Le long remords du pouvoir » trouve ici son démenti. Cette courbe qui montait toujours plus haut, il fallait l’inverser. Il faut maintenant poursuivre et accentuer cette inversion et lutter, lutter encore pour la compléter par la réduction du chômage sans laquelle toutes nos politiques sociales seront mises en péril.

 

La question qui tue

Je me pose souvent cette question : où est-il plus dur de naître : dans une ferme pauvre et isolée de tous moyens culturels dans la Vendée ou l’Auvergne du début du XXe siècle ou dans une banlieue « sensible » au début du XXIe ? Dans quel lieu, à quelle époque, la chance d’échapper à son destin de pauvre est-elle la plus grande ?

Cette question est terrible. Le seul fait de la poser met en question un siècle de progrès social et d’éducation.

Les deux situations sont presque opposées. La faiblesse et la difficulté des revenus liés au travail sont sans doute peu différentes dans leur montant, bien que je n’ai aucun moyen de comparaison objective. Les conditions de ces revenus, elles, le sont. La pénibilité du travail dans la ruralité du début du XXe siècle n’a plus de commune mesure. Personne aujourd’hui ne voudrait l’accomplir. Mais le travail -disons, le labeur- existait.

Tout par ailleurs est différent. Ni téléphone portable, ni télé, ni accès à wikipédia, ni médiathèque dans les quartiers pour les uns. Ni drogue, ni sentiment d’exclusion raciale (par contre une haute conscience de l’exclusion sociale), ni violence organisée (mais une violence intérieure alimentée par la solitude) pour les autres ; mais pour eux pas non plus d’autre marchepied culturel que le catalogue de manufrance et une pauvre édition des « misérables » ou le feuilleton du journal local, relié par quelques points de couture et pieusement conservé.

J’ai mis à part, pour les deux, l’instituteur. Seule vraie chance pour les exclus des premières décennies du XXe siècle ; toujours présent au XXIe -et heureusement!- mais dont le rôle est souvent incompris des familles, délaissé par les « décrocheurs », nié par ceux qui mettent plus volontiers le feu à l’école ou à la poste de leur quartier qu’à celles des « beaux quartiers ».

Une autre différence que je crois majeure même si elle n’est jamais mise en avant : pour les uns, les premiers chronologiquement, le français était une bataille. Les instituteurs imposaient que cet outil soit partagé par tous et que le patois ne soit jamais pratiqué dans l’enceinte de l’école. Les fables de Lafontaine étaient apprises et sues par coeur. Les seconds, toujours chronologiquement, ont cet handicap considérable de n’être pas à égalité dans le maniement de la langue d’apprentissage et le garderont souvent jusqu’à l’accès à l’emploi. Les « minorités visibles » sont à mon sens bien plus souvent des « minorités audibles ».

Un article paru aujourd’hui (édition du 27 novembre) dans « Le Monde » a ravivé douloureusement mon questionnement : le taux de chômage explose dans les quartiers pauvres et il est aujourd’hui près de 2,5 fois supérieur à celui des agglomérations accueillant ces quartiers ».

Plus grave encore pour la « féministe de terrain » que je prétends être : dans les Zones Urbaines Sensibles (ZUS) plus d’une femme sur deux est hors de l’emploi.

Ce point est doublement grave : pour les femmes elles-mêmes, plus encore confinées, recluses, que celles qui, en Vendée, ne s’asseyaient pas à table du maître de maison, mais pour leurs enfants. Toutes les études montrent que les enfants des quartiers ont en beaucoup plus grande proportion des comportements violents ou « parallèles » (l’économie de la drogue) quand leurs mères ne travaillent pas à l’extérieur. Oui, voilà un vrai sujet, pour le vrai féminisme du XXIe siècle.

La part des personnes vivant sous le seuil de pauvreté en banlieue est 2,9 fois plus élevé que sur l’ensemble du territoire. Je gage que c’était également vrai en 1910 à Ste Christine, Vendée, ou à Bellenaves, Allier, comme dans n’importe quel patelin paumé où le hobereau local édictait encore tacitement la loi et où il n’y avait d’autre perspective que de « se placer » ou de travailler la terre. Mais je gage plus encore, qu’hors des ravages de la drogue, le taux d’intelligence, d’âpreté à vivre, est et demeure le même.

Un siècle a passé. La pauvreté a changé, le monde a changé. Faisons chacun notre possible pour le changer encore et réinstaller, dans les quartiers comme ailleurs, l’idée d’un progrès, d’une ambition que nous puissions tous partager.