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Humour et politique

Quelle différence révélatrice entre deux personnalités saisies dans des circonstances identiques, en l’occurrence Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ! Le premier, fendant une foule, reçoit un tonitruant « connard ! » en pleine figure : il s’avance vers le malotru, lui tend la main, en disant simplement : « Moi, c’est Chirac ! », mettant pour toujours les rieurs de son côté.

Le second en face du même grincheux, lui lance un « casse toi, pov’ con! » qui le suivra tout au long de sa vie politique et ne plaidera ni pour son caractère, ni pour la grandeur de la fonction présidentielle.

Cette double anecdote dit bien ce que peut être le rôle de l’humour en politique. Un trait d’esprit spontané peut renverser une situation ou illuminer un discours. Encore faut-il qu’il soit justement naturel et en accord avec la personnalité et non le fruit des propositions d’un « gag man » lors de la préparation des célèbres débats médiatiques où presque tout est calculé.

Voilà, ce dont il était question ce 8 février, lors des rencontres de sciences po Bordeaux, devant un parterre bien garni d’élèves mais aussi d’un public curieux de ce ménage à risque entre plaisanterie et politique. François Hollande, dont une partie du charme de premier secrétaire du Parti Socialiste puis de candidat, tenait à ses bons mots, capables d’établir un lien avec les plus récalcitrants, a souffert dans sa fonction présidentielle de l’aura qu’il s’était faite de « Monsieur petite blague ». Personne n’attend d’un personnage en haute responsabilité qu’il plaisante à toute occasion. L’actuel conseiller politique du Premier Ministre, Gilles Boyer, a ainsi donné l’exemple d’André Santini, célèbre pour son esprit ravageur, dont on finissait pas ne plus jamais attendre une prise de position réfléchie ou des décisions fermement posées.

Mais qu’en est-il des femmes politiques ? Seule représentante sur la scène de cette honorable espèce, je crois pouvoir témoigner qu’elles sont plus que les hommes encore en délicatesse avec ce talent particulier qu’est l’humour. Les hommes politiques considèrent volontiers qu’il s’agit d’un domaine qui leur est réservé et on les gausse plus aisément qu’un homme dans le même exercice. Ségolène Royal avait été beaucoup moquée en affirmant « que celui qui se tient en haut de la muraille de Chine acquiert la bravitude ». Le même mot dans la bouche d’Emmanuel Macron aurait été considéré comme une recherche de langage, témoignant d’une grande culture et d’une fine connaissance à la fois de la négritude d’Aimé Césaire et de l’importance des suffixes dans la juste construction des mots.

Peu de femmes en effet, sinon pas, se sont illustrées par leur humour. Roselyne Bachelot fait partiellement exception par sa jovialité et son goût pour des histoires -quelquefois un peu lestes- sur le monde politique. Christiane Taubira, notre meilleure tribun, a le goût du lyrisme, de la poésie et de la culture, elle ne manie pas l’humour. Je ne dirai rien de Michèle Alliot Marie, Martine Aubry ou Angela Merkel qu’on n’a jamais vu ni rire, ni faire rire…

Faut-il pour autant s’en priver ? Je ne le crois pas : l’humour fait trop de bien à celui (celle)-là même qui le manie, lui permet une respiration, une prise de distance et une dérision quelquefois salvatrice. Question qui m’a été posée : peut-on faire avancer un message politique par l’humour ?

Eh bien, j’ai essayé. Par deux fois, voire un peu plus. La première pour obtenir que mon Ministère ne conserve pas le nom de « Ministère des personnes âgées et de la dépendance » qui me semblait assez peu attrayant, voire sexy. Je me suis adressée (très respectueusement) à Jean Marc Ayrault en lui demandant s’il imposerait à Marisol Touraine le nom de « Ministre de la Maladie » et à Michel Sapin celui de « Ministre du chômage » au lieu de Ministre du travail. Le sourire l’a emporté et je suis devenue « Ministre des personnes âgées et de l’Autonomie ».

Deuxième message, porté de manière au moins partiellement réussie. Comme Ministre encore, je voulais à tout prix sortir le sujet de l’âge du compassionnel (« nos » anciens…) et montrer que les âgés n’étaient plus ceux d’il y a cinquante ans, ne serait-ce que parce qu’arrivaient dans le champ de l’âge, les ex-baby boomers, lesquels avaient depuis mai 68 acquis une culture d’émancipation et une farouche volonté d’autonomie. Nous avons fait un colloque au ministères sur le sujet … et nous avions pris le risque de l’intituler « Sous les pavés, l’EHPAD » .  Quatre mots, qui ont frappé et que je vois encore repris, pour dire une réalité qui est presque une révolution..