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Il aurait aujourd’hui 110 ans

Ce 30 avril, jour de l’anniversaire des victimes de camps, est aussi l’anniversaire de mon père, Gabriel Delaunay. Résistant, puis nommé préfet à ce titre comme 14 d’entre ces résistants, il aurait 110 ans aujourd’hui. Fils d’un petit fermier pauvre de la Vendée chouanne, socialiste et pourtant serviteur impartial de l’Etat, c’est exceptionnellement que j’évoque publiquement son souvenir, mais c’est chaque jour qu’il me rappelle qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais.

 

Les feuillets du temps volé

Répondant à ce dialogue extérieur entre vents et marées, le lieu où je suis maintenant, la maison où je me replie depuis quelques 60 ans, ouvre un autre  dialogue, celui du lire et de l’écrire. Je préfère cette forme active « lire », « écrire », à la forme usuelle « la lecture et l’écriture », justement parce qu’elle est plus vive, plus concrête, plus proche du quotidien. Elle est aussi plus personnelle. Comme on dirait « ma cuisine, mes recettes », l’écriture et la lecture relèvent pour moi d’une activité familière. Qui connaît ses hauts, qui bien plus souvent connaît ses bas et ses vides, mais qui demeure, quotidienne, réelle, concrète, simple et le plus souvent, amicale.

Dès l’arrivée ici, les livres installés à côté, autour, de ceux qui années après années les ont précédés, prennent leur place, s’activent dans des caisses de vin déshabitées depuis longtemps, pour se faire remarquer. Autour de la cheminée, partout. On ne s’assoit, ni ne s’allonge nulle part, sans les voir et sans sentir leur double pression  « tu nous négliges » (ô combien vrai toute l’année durant !) et « à toi de jouer, il est grand temps »

Dès l’arrivée, les dossiers à sangles de tapuscrits divers, les sacs de cassettes enregistrées sur la plage et jamais réécoutées, entament le même double discours. La même double question : « si c’est ça que tu veux, c’est maintenant ».

La question n’est pas, et même pas du tout de « vouloir ». L’écriture, comme le désir, ne se commande pas. Sinon après des années et avec une maîtrise que peu atteignent. Thomas Mann écrivait chaque jour, à même heure, une même quantité de pages. Il faut en avoir écrit des milliers pour parvenir à cette maîtrise, à cette ascèse sûre d’elle même, il faut que le fil continu de la vie y soit suspendu tout entier.

Ce ne fut jamais mon cas. J’aime écrire. C’est un remède à bien des maux, le sauvetage de bien des angoisses, quand comme la femme ou l’homme désirés, il s’accorde, il s’offre à vous. L’écriture, la belle, la fluide, l’inspirée, celle qui vous surprend vous-même, ne se force pas, elle s’espère. Pourquoi à ce moment, pourquoi à aucun autre où on était là, à la guetter et à l’attendre ? Le mystère me demeure complet. Un ami journaliste (très bon journaliste) m’expliquait qu’il n’écrivait plus que ligne par ligne, dans la difficulté et même souvent dans la douleur : la facilité de ses débuts lui avait été définitivement dérobée. Je l’ai dit : il n’en était pas moins un journaliste de premier niveau.

Pour moi, mes presque 70 ans de vie durant, si ne j’ai presque jamais cessé d’écrire (« nulla dies sine linea »), je n’ai jamais écrit « pour de vrai », jamais je n’ai entretenu avec l’écriture « cet amour taciturne et toujours obstiné » qui laisse tous les autres sur le côté. Jamais, je n’ai écrit autre chose que des « feuillets », par ci par là, qui ont connu toute une suite de noms : « nouvelles » pour deux recueils ou pour des magazines, critiques littéraires ici ou là, pages de « carnets », micro-cassettes dans mes dictaphones, billets de blog, posts sur face book, tweets…

La question demeure en effet. L’écriture ne sera-t-elle jamais pour moi que ces « feuillets du temps volé » comme elle le fut pour mon père? « Les feuillets du temps volé » fut le titre d’un de ses livres ; ce beau titre devint pour le journal Sud Ouest une chronique mensuelle, « les feuillets de l’imprévu », mais la réalité demeurait la même : écrire lui était un fil rouge, une nécessité en même temps qu’un refuge et qu’un rassurement, mais elle ne prit d’autre forme que celle du feuillet que l’on vole au temps qui court. Sa vie fut d’abord ailleurs.

La mienne est bien entamée. Je me berce de l’espoir de cette « troisième vie » que le XXe siècle nous a donnée grâce à l’augmentation, jamais atteinte jusqu’alors, de l’espérance de vie. Mais une « durée moyenne » de cette espérance n’est en aucun cas une garantie.

Alors quoi, je parlais précédemment d’une ligne continue devant moi de points d’interrogation. Ils accélèrent chaque jour le rythme de leurs pas, ils se mettent à clignoter au milieu de la nuit quand je ne dors pas et je sais bien qu’un pas de plus ils sonneront comme sonnent les alarmes pour signifier ce qui fut signifié à Romain Gary: « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ».

Et tout de suite après, s’allumera une lumière rouge dont je sais depuis longtemps, pour l’avoir souvent partagée dans mon univers médical, la signification :

« Trop tard ! »