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De l’âgisme au dégagisme

La parenté de son entre deux mots n’est jamais tout à fait indifférente. Deux, relativement récents, et l’un et l’autre en pleine expansion, le confirment ; Le premier, « âgisme », né en 1969 de la bouche d’un gérontologue américain, signifie « discrimination du fait de l’âge » ; le second « dégagisme » est devenu populaire à la faveur du printemps arabe  (2011). Il a aujourd’hui droit de cité dans notre pays pour exprimer la volonté de « dégager » ceux qui étaient antérieurement en situation de  pouvoir.

Subrepticement, les deux mots se sont largement rapprochés. « Dégagisme » a couvert bientôt la volonté de voir des têtes nouvelles, puis de renouveler les générations et ,de fil en aiguille, de remplacer les plus âgés par de plus jeunes.

La campagne, puis l’élection d’Emmanuel Macron a fait beaucoup de ce point de vue. À ce jeune Président, décidé à instaurer un « nouveau monde » en opposition à « l’ancien monde », on ne concevait pas d’adjoindre une équipe, puis des députés, qui ne soient peu ou prou de sa génération. Inconsciemment, on n’imaginait « en marche » que de jeunes et dynamiques marcheurs. Ses équipes de campagne étaient majoritairement composées de jeunes adultes  et, après l’élection, son équipe à l’Elysée, traversant pour sa « rentrée » la cour du noble palais, donnait davantage l’impression d’une délégation de chefs scouts que de politiques expérimentés. Tout cela était d’ailleurs parfaitement étudié : personne n’a déclaré « on ne veut pas de vieux » mais on l’a donné à voir. Résolument, l’heure était au jeunisme.

Et c’est là qu’on découvre un incroyable paradoxe de la langue. Le « jeunisme », c’est un avantage –et non l’inverse- donné de principe à quelqu’un du fait de son jeune âge. En 2017, un pas de plus a été fait dans sa direction. Rajeunissement de l’âge moyen des ministres avec l’arrivée de 8 trentenaires, puis rajeunissement (en même temps que féminisation) des députés. La fonction politique, porteuse jusque-là de l’idée d’expérience et d’autorité, basculait dans l’idée de renouvellement des visages et des âges.

L’essentiel est pourtant dans le renversement complet de sens entre jeunisme et âgisme, l’un de plus en plus favorable, l’autre versant de plus en plus dans la condamnation. Le « jeunisme », malgré sa nuance de critique, indique clairement une préférence pour les jeunes, un bonus qui leur est concédé. Tout à l’inverse, l’ « âgisme » est porteur d’une dépréciation, voire désormais d’une discrimination négative, et en cela il se rapproche davantage de « racisme », quelques-uns allant même jusqu’à considérer l’âgisme comme une sorte de racisme anti-vieux.

Cela ne va pas sans inquiéter, non pas à titre individuel mais à titre sociétal. Les courbes démographiques, que l’on feint encore trop souvent d’ignorer, démontrent que les plus de 60 ans constitueront bientôt le tiers de la population française, ce qui est d’ailleurs déjà le cas en Nouvelle-Aquitaine. Pourquoi ne seraient-ils pas représentés à proportion dans les instances politiques.

Plus grave encore, si l’on peut dire, ces « 60 et plus » sont majoritairement en bon état, actifs et désireux de contribuer à ce nouveau monde dont ils sont fondamentalement partie prenante, la plus grande nouveauté de ce monde étant justement la longévité et donc, la part croissante des âgés dans la société. La situation ne s’améliore guère à penser que ces « plus de 60 » sont les ex-babyboomers et qu’ils ont grandi dans une culture d’émancipation et d’autonomie prenant ses racines dans la « révolution » de mai 68 dont nous « fêtons » le cinquantenaire. Ils seront, ils sont déjà, les premiers « émancipés de l’âge » qui veulent vivre sans le subir comme un poids, disposition tout à fait contraire au consentement passif au dégagement. C’est à eux aujourd’hui d’imposer cette participation, en particulier aux instances locales, et à lutter contre cet autre mur de verre qu’est l’âge.

Ce « dégagement » est surtout une erreur sociétale majeure. La place et le rôle des « retraités » (ou pas encore retraités pour une part non négligeable d’entre eux) est le trou noir de la pensée politique actuelle. A les laisser sur le bord de la route, en les considérant volontiers comme des contributeurs désignés à l’impôt plutôt que des porteurs d’innovation, on risque d’en faire des aigris, ce qui est le moindre mal sauf…. Pour les politiques eux-mêmes. Dans les élections à forte abstention, les plus de 60 sont majoritaires à eux tout seuls, car si les jeunes boudent les urnes, eux, y sont fidèles.

Le risque, plus lourd à mon sens, est qu’ils se désengagent, alors qu’ils constituent la colonne vertébrale de notre cohésion sociale, dans les familles d’abord, dans les associations, dans les partis politiques comme dans les municipalités. Pour les deux derniers cités, je crains que cela ne pointe déjà son nez. A force de considérer les « boomers » comme une génération de nantis, n’ayant réussi que grâce à des circonstances économiques extérieures, je crains que ceux qui le peuvent au moins ne se conduisent comme tel quand il s’agirait au contraire de valoriser leurs combats et leurs apports à peu près dans tous les domaines, avec un léger bonus pour les femmes de cette génération.

On disait il y a peu qu’ «une société se juge à la place qu’elle fait aux personnes âgées ». On le dit toujours mais l’expression est en passe de changer de sens. Sa signification traditionnelle désigne le grand âge : quelle place la société fait elle aux personnes vulnérables et en perte d’autonomie ? Ce sens est toujours éminemment légitime mais il se double d’un autre : quelle place fait la société aux 15 millions de retraités actifs ? Quel rôle ? Quelle participation ? Quelle valorisation de ce rôle et de cette participation ?

J’en arrive donc au « dég’agisme » que je ne résiste pas à orthographier ainsi. Les études sociologiques montrent que la valeur et la place que l’on accorde aux âgés est un des paramètres de leur évolution cognitive : qu’ils n’aient aucun rôle, ni aucune reconnaissance, ils se replient et régressent. Au Japon, les personnes âgées sont regardées de manière beaucoup plus positive qu’aux Etats-Unis et, j’ose dire, que dans la France qui s’installe. Le risque pour ces âgés d’évoluer vers le repli et la démence est d’autant plus grand qu’on ne leur accorde ni place, ni responsabilités, qu’on ne leur manifeste plus d’estime ; quelles sont reléguées à distance de la vie des autres, ne participent ni aux assemblées, ni aux décisions, y compris à celles qui les concernent.

Il y a une dizaine d’années, on ne trouvait pas de politiques qui ne se faisaient un fort de soutenir que l’Assemblée nationale devait ressembler à la France toute entière. Diversité, professions, origine sociale… Nous en sommes toujours loin, mais nous nous en écartons aujourd’hui au regard de la part déterminante des « âgés actifs » dans la composition de notre société. Même inquiétude dans le milieu professionnel, où le « tutorat » demeure une exception et où le couperet de la retraite est bien souvent une incroyable privation de compétences et de formation.

C’est une immense révolution que la révolution de l’âge ; nous n’en avons toujours pas mesuré l’importance ni l’impact et il me semble que nous la considérons à l’envers. Qui en parle ? Qui a entendu UNE phrase sur le sujet dans la bouche de notre jeune Président ? Existe-t-il UN Ministre pour évoquer la transition démographique dans ses multiples composantes (logement, mobilité, économie..) alors que tous leurs secteurs sont concernés, des transports à l’économie et du logement à la formation.

Cette révolution ne fait et ne fera que s’amplifier, même une fois passé le dos d’âne lié au baby boom des courbes démographiques. Serons-nous assez bêtes pour faire du plus beau cadeau que nous a fait le XXème siècle, la longévité et la possibilité d’une « troisième vie », un poids ou un fardeau pour la société et, pour les personnes concernées, une souffrance ?