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Ce billet est le texte d’une tribune que nous avons publié, conjointement avec Claude Evin, dans le journal Le Monde en date du 4 et 5 décembre 2017. Elle est parue sous le titre plus explicite « Arrêtons de subventionner les films financés par les cigarettiers »

Pour avoir pointé du doigt « l’importance de la cigarette dans le cinéma français » et indiqué qu’elle souhaitait « une action ferme » à ce sujet, mais avant même que l’on connaisse précisément ses intentions, voilà la Ministre de la Santé Agnes Buzyn accusée de porter atteinte au principe de la liberté de création. Si elle n’a jamais formulé l’intention d’interdire la cigarette au cinéma, une action, pour autant, s’impose car le cinéma est le premier inducteur de tabagisme chez les jeunes, lequel place actuellement la France dans le peloton de tête des pays pour la consommation de tabac des mineurs. La question est trop sérieuse pour n’être pas examinée précisément.

 

La Ligue contre le cancer et l’institut IPSOS ont publié deux études analysant la présence et la valorisation du tabac dans les films français, la première analysant 200 films sortis entre 1982 et 2002 et la seconde 180 films entre 2005 et 2010, films choisis dans les deux cas pour leur plus grand nombre d’entrées. La comparaison d’une étude à l’autre démontre l’augmentation du nombre et de la durée des « événements fumés », passant de 50% à 80% des films dans la deuxième étude. Qui peut raisonnablement expliquer que cette augmentation est uniquement justifiée par le seul intérêt artistique ? Non ! L’application de plus en plus drastique de l’interdiction de publicité directe ou indirecte en faveur du tabac, notamment dans la presse magazine, a conduit les industriels du secteur à reporter leurs financements vers d’autres supports publicitaires.

 

Dans l’étude française, la durée moyenne des « évènements tabac » est de 2,4 minutes ; ce qui peut sembler court mais correspond en réalité à 5 publicités commerciales habituellement projetées à la télévision ou au cinéma. En multipliant par le nombre de séances, de salles, de DVD, de rediffusions télé, on imagine facilement le montant financier que cela représente. Il s’agit bien dans leur grande majorité de scènes à caractère promotionnel, assimilant le fait de fumer à la jeunesse, à la beauté, à la minceur, à la séduction ou, ce qui n’est pas moins grave, banalisant la consommation de tabac en en faisant un acte de la consommation de tous les jours.

 

En 2012, l’Organisation mondiale de la Santé a publié une série de rapports apportant les preuves (« evidence based ») que le cinéma était le premier déterminant de l’entrée des jeunes dans le tabagisme et a proposé un éventail de mesures pour réduire le phénomène : avertissements, publication de toute participation financière de l’industrie du tabac, interdiction des films comportant des scènes de tabagisme aux moins de 18 ans.

 

La législation française est claire. La loi dite « loi Evin » interdit toute « propagande ou publicité, directe ou indirecte en faveur du tabac » La Convention-cadre de la Lutte anti-Tabac (CCLAT) que la France a ratifié en 2004 a confirmé cette interdiction.

 

Aujourd’hui, l’industrie du tabac détourne la loi en utilisant le cinéma comme vecteur de publicité.

 

Alors, soyons clairs, il n’est pas question d’apporter des restrictions au principe même de la liberté d’expression et de création au cinéma. Personne ne peut imaginer un film sur Churchill sans son cigare ou sur Gainsbourg sans sa cigarette. Mais peut on accepter que des subventions publiques soient accordées à des entreprises qui contreviennent à la loi ?

 

Aussi, il nous semble nécessaire que toute participation financière de l’industrie du tabac à la production d’un film soit publiée et connue du public selon le principe du « Sunshine Act » ; qu’aucune subvention publique ne soit attribuée pour la production de films, de fictions ou de séries télé qui sont par ailleurs financés par l’industrie du tabac.

 

Le titre de cette tribune est celui des rapports de l’OMS (« From Evidence to Action »). Bien peu (c’est à dire rien), a été fait en France depuis lors, alors que le cinéma américain, le plus puissant du monde et jadis le plus « enfumé », a au contraire beaucoup réduit le nombre et le temps des scènes de tabagisme dans ses films. Les jeunes demeurent les premiers piégés par le tabac au cinéma et en particulier les jeunes femmes. C’est le cinéma qui a rendu la cigarette socialement acceptable, puis attractive pour les femmes. On connaît la suite avec l’explosion chez elles du cancer du poumon qui en fait désormais la première cause de mortalité par cancer de la femme.

 

Le cinéma est un art, et nous ne pouvons accepter que cet art serve d’écran publicitaire aux multinationales de ce crime organisé, planifié, assumé qu’est le tabac. Leur habileté, leur cynisme sont à proportion de leurs intérêts. La vérité des faits doit venir  en soutien du volontarisme du Gouvernement en la matière.

 

 

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